Un rénovateur de l’occultisme : Stanislas de Guaita

oct 1st, 2011 | Par | Catégorie: Les Sociétés Secrètes

Stanislas de Guaita

Par Maurice BARRES

Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague de la vie que fait à ses internes un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit, sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de Guaita. En 1878 il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe ; il m’apporta en cachette les Émaux et Camées, les Fleurs du Mal, Salammbô. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples qui reportent sur le marbre ou le bois dont est faite l’image de leur dieu le sentiment qu’ils prennent de la divinité, l’aspect extérieur de ces volumes, leur odeur mémo, la couleur du papier et la qualité de l’impression, tout cela m’est présent et demeure mêlé au bloc de mes jeunes impressions. M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence complète et exacte de ces poèmes? Leur rythme et leur désolation me parlaient, mais non pas directement; j’étais mis dans une certaine disposition d’âme et de l’ordre le plus haut. Une belle messe de minuit bouleverse certains fidèles, qui pourtant sont bien loin d’en comprendre le symbolisme exact. La demi-obscurité de ces œuvres leur donnait, je me le rappelle, plus de plénitude. Je voyais qu’après cent lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les écoulais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes.

Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu et un enseignement qui éveille sans exciter, voilà des voix enfin qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et le camarade qui me prête ces livres les interprète comme moi. Quel noble compagnon, éblouissant de loyauté et de dons imaginatifs ! Lui que nous vîmes plus tard corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire, c’était alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les êtres et pour la vie, d’une mobilité incroyable, de taille moyenne, avec un teint et des cheveux de blond, avec des mains remarquables de beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l’univers; mon ami et ses maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils ennoblissent. Telle est l’origine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel vient de mourir âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons agi l’un sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers choix libres.

L’année suivante, un autre bonheur m’arriva : la liberté. J’étais malade de neuf années d’emprisonnement ; on dut m’ouvrir les portes, et tout en suivant les cours de philosophie au Lycée, je vivais en chambre à la manière d’un étudiant. En été, les parents de mon ami allaient s’installer à la campagne, dans le pays de Dieuze ; il demeura seul, lui aussi. C’est ainsi que nous avons passé en pleine indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880 (le temps est demeuré le plus beau de ma vie).

La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l’écoutions guère. Même notre remarquable professeur nous déplaisait, parce qu’il entrouvrait sur la rue les fenêtres de notre classe : nous le trouvions intéressé ! Je veux dire qu’il nous semblait attacher son affection à trop de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et des affaires de ce monde auxquelles il prétendait nous initier.

Si je cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées dans mes yeux mes condisciples, tels que je les vis au moment où, dans ses prêcheries, ce singulier professeur quittait l’ordre purement scolaire pour le champ de l’action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver, oui, voilà bien le mot, des manières électorales.

Ainsi nous avions déjà atteint aux extrémités de la culture idéaliste, quand nous pensions être au seuil. Absolument étrangers aux controverses qui passionnaient l’opinion, nous les jugions faites pour nous amoindrir. En revanche, Guaita et moi, nous jugions que nous n’aurions pas vécu, tant qu’un romantique, tant qu’un parnassien nous demeurerait fermé. Toute la journée, et je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes. Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m’ayant quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou quelque pièce fameuse qu’il venait de découvrir.

Combien de fois nous sommes-nous récité l’Invitation au voyage de Baudelaire ! C’était le coup d’archet des Tziganes, un flot de parfums qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en chargeant l’avenir de promesses. « Mon enfant, ma sœur, — songe à la douceur — d’aller là-bas vivre ensemble! — Aimer à loisir, — aimer et mourir — au pays qui le ressemble… Guaita s’arrêtait au tableau d’une vie d’ordre et de beauté : « Des meubles luisants, — polis par les ans, — décoreraient notre chambre ; — les plus rares fleurs — mêlant leurs odeurs — aux vagues senteurs de l’ambre… » Mais le point névralgique de l’âme, le poète chez moi le touchait, quand il dit: « Vois sur ces canaux — dormir ces vaisseaux — dont l’humeur est vagabonde : — c’est pour assouvir ton moindre désir… » Mon moindre désir ! J’entendais bien que la vie le comblerait. En même temps que les chefs-d’œuvre, nous découvrions le tabac, le café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d’un vigoureux soleil qui accablait les gens d’âge, ce sont des sensations qui dorent et qui poétisent ma dix-huitième année. Voilà le temps d’où je date ma naissance. Oui, cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents poètes pressés sur une table ronde supportaient avec nos premières cigarettes des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et pourtant rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le monde, dans les cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni dans les assemblées publiques n’a pénétré aussi profondément mon être. Certainement Guaita avait, lui aussi, conservé de cette époque des images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent communes ; c’est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre amitié de fraternelle.

Guaita était poète. Déjà du lycée il adressait des vers à une petite revue parisienne, et j’avais lu avec un frémissement mon nom dans la dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de droit, je rêvai d’avoir du talent littéraire. J’employai le moyen recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert, Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets principaux du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à l’expression d’une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais bien, le goût de la vérité, et l’on perd de vue la pensée que l’on veut exprimer quand on est trop préoccupé de moduler et de nuancer. Mais comment nous fussions-nous préoccupés d’exprimer le fond des choses quand nous ne connaissions rien que de superficiel, rien qu’un brouillard flottant sur dos cimes? Tout l’univers pour nous, je le vois bien maintenant, était désossé, en quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans ses changements. A cette époque me suis-je jamais demandé : « Quelle est cette population, quel est son sol, le genre de ses travaux, son passé historique? Les sommes déposées dans ses caisses d’épargne augmentent-elles ou non? Et le nombre des élèves dans ses collèges, et la consommation de la houille? » Ces curiosités étaient au-dessus de ma raison, qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait mis sa fierté à les écarter. Et pourtant cet ordre réel qui paraît le domaine des hommes sans âme, des fonctionnaires ou des financiers, est magnifique quand on le voit en poète et en philosophe. — Puisque nous vivions chétivement de notre moi tout rétréci, nous aurions pu du moins examiner à quel rang social nous étions nés, avec quelles ressources, étudier les forces du passé en nous, enfin évaluer notre fatalité. Nous sommes les prolongements, la suite de nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux qui seuls sauront, avec un accent sincère, chanter en nous. Dans ma maison de famille ai-je écouté végéter ma vérité propre? Frivole ou plutôt perverti par les professeurs et leurs humanités j’ignorais le grand rythme que l’on donne à son cœur si l’on remet à ses morts de le régler. L’un et l’autre, au lieu de connaître nos conditions sociales, notre conditionnement (comme on dit des marchandises et encore des athlètes) et de les accepter, nous évoquions en nous, avec trop de succès, les sensations les plus singulières d’individus d’exception qui s’isolèrent de l’Humanité pour être le modèle de toutes les exaltations.

Bien que nous fussions fort différents, Guaita, aimable, heureux de la vie, sociable, ouvert à toutes les impressions, et moi, trop fermé, qu’on froissait aisément, nous n’étions pas faits pour calmer notre pensée. Je crains que je ne l’aie détourné des études chimiques pour lesquelles il était doué et préparé. En ce cas, j’aurai nui à nous deux. Si nous avions suivi son impulsion naturelle, un peu de sciences exactes nous aurait rattachés aux réalités et dégagés de ce lyrisme vague, de cette métaphysique abstraite auxquels je sacrifiai une partie de mon être en puissance.

Nous n’étions pas de ces petits esthètes, comme on en voit à Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet et qui en rimaillant se préparent à être vaudevillistes. La littérature n’était pas pour nous lectulus florulus un petit lit de repos tout fleuri. Nous étions prodigieusement agités ; je n’aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes s’ils eussent été incapables de me donner la fièvre.

Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants de l’humanité s’imposent à noire vénération. Et soupesant dans ma main l’œuvre du compagnon de ma jeunesse, je me dis : « Sa part fut noble, puisqu’il nous a donné l’expression la plus récente de la plus antique des littératures ecclésiastiques ! »

Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition de l’occultisme se trouva fort compromise ; une terrible lutte venait d’éclater entre les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges (jacobins) ; la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles. (Je parle d’après le docteur Encausse; je n’ai pas besoin d’avertir que je suis loin d’attacher à ces versions une valeur historique ; mais pour faire connaître, môme superficiellement, ces doctrines, il faut indiquer leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, se recueillirent dans le travail et dans le silence et s’attachèrent à conquérir les intellectuels plus que la masse qui fut abandonnée aux philosophes et aux athées. Fabre d’Olivet, Eliphas Lévy, Lucas, Wronski, Vaillant et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de l’occultisme. De 1880 à 1887, les initiés eurent lieu de s’émouvoir : des sociétés étrangères intriguaient pour dépouiller la France et faire reporter à Londres la direction de l’occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! De la le mouvement réformiste, la reconstitution menée à bonne fin par Guaita. Il sortit des ténèbres l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, qui comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en Kabbale, accessibles par l’examen. Il en fut le grand maître et il l’administrait avec le concours d’un conseil suprême, composé de trois chambres.

Ainsi Guaita se proposait une triple tâche : l’étude des classiques de l’occulte, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle avec l’unité divine, enfin la propagande, c’est dans cette dernière mission qu’il conduit la maîtrise que lui reconnaissent tous les occultistes.

L’école matérialiste officielle, nous dit le docteur Encausse, occupait presque tous les débouchés intellectuels; elle menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseignements des Hermétistes et des Kabbalistes chrétiens. A coté des classiques du positivisme, la Rose-Croix créa les classiques de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm, Swedenborg, Martinès de Pasqually, Saint-Martin, qui sont les seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du 15e au 19e siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs, médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les sociétés initiatiques de l’étranger par la publication d’une belle série de thèses de doctorat en Kabbale. C’est Guaita qui la dirigeait. Sa prodigieuse érudition lui permettait d’indiquer en toute sûreté les sujets de thèse pour la plus grande gloire de l’ordre et de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises. Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie d’intellectuels était créée dans l’initiation, un Collège de France de l’ésotérisme était constitué et son influence s’étendait vite au loin.

Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. Il a réformé leur petite communauté ; ils sont juges de l’accroissement de forces qu’ils reçurent de son intervention. En outre il leur laisse trois gros volumes, Essais de sciences maudites qu’ils semblent devoir ajouter à ces grands classiques de l’Occulte, respectés et consultés comme des Bibles…

Chacun a ses limites. Tel ouvrages qui est bien capable de transformer un être, ne saura rien dire à tel autre. Qu’en conclure ? Tout livre a pour collaborateur son lecteur. On l’accorde des livres de science, des livres de philosophie auxquels il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour ces livres de qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swendenborg, je suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses ouvrages une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que je ne me suis pas conformé à la belle maxime hermétique : « Lege, lege, lege et relege, labora, ora et invenies ». Mais quoi ! Je l’ai aimé, je me représente les états successifs de sa sensibilité. L’émotivité, c’est la grande qualité humaine ; profondément nous sommes des êtres affectifs ; l’intelligence, quelle très petite chose à la surface de nous-même et peu significative! Je sais qu’il fut un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel, les Reuchlin, les Khunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin, le docteur Marc Haven a écrit une phrase forte : « Ces hommes furent d’âpres conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout litre, toute sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient haut situés et ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses propres descendants*. »

* Voici comment un initié le docteur Thorion, apprécie l’œuvre du maître qui l’estimait et dont il reçut l’enseignement .

« Les Essais de sciences maudites dans leur ensemble, étudient le drame de la Chute originelle, en Eden. Le Seuil du mystère nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches du pommier symbolique. Le Serpent de la Genèse élucide le triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot Nahash, qui dans le texte de Moïse désigne le tentateur.

« Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal s’est déguisé en reptile. Le Temple de Satan est donc consacré à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin : la Magie noire et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaila énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même, et sans souci d en fournir une explication scientifique.

« Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la Clef de la magie noire, elle permet d’établir une théorie générale des forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites et des phénomènes décrits dans le Temple de Satan.

« Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En l’étudiant, Guaita eût abordé le Problème du mal, l’énigme de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption. »

Les amis d’études de Guaita, les F. -G. Barlet, les Papus, les Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne reçut pas la permission de faire ses révélations suprêmes.

***

Nous avions gardé de noire jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus caractéristique du grand massif littéraire français.

Mon ami, familier des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal : « Il faut être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement après, une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux. » A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complétement : Guaita n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète parnassien. Le canevas de ces mythes est formé de vérités scientifiques sur lesquelles se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de M. Berthelot : « La philosophie de la nature qui a servi de guide aux alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière ; elle est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur la constitution de la matière no sont pas sans analogie avec les vues profondes dos premiers alchimistes. »

Le docteur Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans les dernières années, nous donne son témoignage : « Guaita aimait à m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le merveilleux et le surnaturel ne représentent que des modalités, encore inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités, simples et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques. »

Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science ? Ceux qui essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules, il serait injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité. Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et comprendre la belle devise de qualité gœthienne : « Ne rien gâter, ne rien détruire. » C’est entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés par M. le ministre de l’Instruction publique, ne laisse pas d’avoir du grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en rang de collégiens, doivent être recueillis par des gens de culture. Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes en effet ne possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un beau legs du Nord à notre discipline latine.

La biographie de Guaita, appréciée d’après nos idées modernes, peut sembler incomplète. Mais si nous la fixons attentivement et avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans l’esprit toute leur importance, nous constaterons qu’elle nous permet de nous représenter ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite simplicité de manières, son souci de justice, une sorte de beauté morale qui ne cherchait aucun effet et qui conquérait d’autant plus fortement.

Osons le mot dans une notice sur un théosophe : Guaita vivait continuellement dans la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit des livres où la science de Dieu est toute abstraite et desséchée, il mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble, le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le droit de considérer comme un culte permanent — peu arrêté, peu clair, mais par là d’autant moins critiquable — sa délicatesse de conscience, l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec les rares amis de sa solitude. Hors la vérité, la beauté et la bonté morale, tout lui était étranger.

Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres, inégalement agréables, mais qui l’un et l’autre conviennent à un solitaire mystique. Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes, et dont il lui arrivait de ne pas sortir pendant des semaines. Il avait amassé là toute une bibliothèque étrange et précieuse, des textes latins du moyen âge, des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de miniatures, des traités d’alchimie, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse, Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez de Pasquallis, Corneille Agrippa, Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des ouvrages de science contemporaine. « Dans cette atmosphère, habitée par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de l’intelligence. » Surtout on y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement les journaux, qui ignorait les journalistes, classait les hommes de notre époque, non d’après leur personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme intellectuel l’amenait à contredire nos calculs, nos modes et aussi le sens commun. Dans cette faculté qui garda Guaita de vivre et de penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse et quand nous nous donnions nos bonnes fièvres cérébrales à Nancy. De telles conceptions comportent bien de la naïveté ; on y reconnaît l’influence des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine. J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes, que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les convenances de leur politique.

Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la campagne, auprès des siens, dans une intimité de sentiments qui lui était chère et qui satisfaisait pleinement sa conception morale de l’univers. Le château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre. Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais troublé que par les cris des paons, des bois de chênes toujours déserts, un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements qui gardent le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor où il avait grandi favorisait ses méditations larges et monotones. Il les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait au terme de ses veilles de voir poindre le jour : aurore triomphant des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville, contre l’église de Tarquimpol, qu’il est enterré, le dernier, tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des générations*.

* Les Guaita seraient d’origine germanique, venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, durant tout le moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse vallée qui de Menaggio à Porlezza joint le lac de Côme au lac de Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns, poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita quitta cette belle région pour s’établir dans la ville libre de Francfort ; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément Brentano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœthe. Deux générations de Guaita se sont succédé à Francfort et mariées dans des familles allemandes. Dès cette époque cependant l’administration des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du Premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le père de l’occultiste, habitait Nancy et le château d’Alteville dans l’arrondissement de Dieuze, qu’il représenta au conseil général.

Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal comte de Lobau.

Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts fondamentaux, parlent par notre bouche. En Guaita se continuaient des âmes allemandes et italiennes.

***

Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse, je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit chemin et dans cette atmosphère romantique tressaillant d’énergies infécondes, il ne manquait rien qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.

Maurice BARRES

UN RENOVATEUR DE L’OCCULTISME : STANISLAS DE GUAITA (1861-1898)

SOUVENIRS PAR Maurice BARRES

PARIR, CHAMUEL ÉDITEUR, 1898.

ŒUVRES DE STANISLAS DE GUAITA

Poésies

Oiseaux de Passage (Rimes fantastiques, rimes d’ébène). 1881. Nancy.

La Muse Noire (La Muse Noire. Heures de soleil). 1883 . Lemerre.

Rosa Mystica (Rosa Mystica, avec une préface sur la poésie française). 1885, Lemerre.

ESSAIS DE SCIENCES MAUDITES

Au seuil du Mystère. 1895.

Le Serpent de la Genèse

Livre I. — Le Temple de Satan

Livre II. — La Clef de la Magie Noire. 1897

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