Voici un court texte assez cryptique, nous devons le concéder, portant sur la vision ismaélienne, et donc chi’ite, de la Chute d’Adam. Son intérêt réside dans le syncrétisme de notre vision de la Connaissance. Un parallèle peut aussi être fait avec certains principes d’interprétation kabbalistiques.

Durant un récent séjour au Caire, j’ai trouvé dans la bibliothèque de Taimuriya une copie manuscrite d’un travail ismaélien intéressant intitulé Kitabu’l-idah wa’l-Bayan, par le daï yéménite Hussaïn ibn Ali [1].

Ce manuscrit compte 165 pages, 16cm sur 23cm, avec 22 lignes par page. La première et la dernière ligne de chaque page sont écrites à l’encre rouge. La copie fut commencée par le Shérif Abdullah Abu Yusuf, et complétée à sa mort par Ali ben Shaikh Ibrahim Al-Haidarabadi. Elle est datée du 22e jour de Dhu’l Hija 1286 (26 mars 1870) et fut écrite par ordre du Daï Al-Hassan ben Ismaïli. Comme il n’existait aucun chef Daï orthodoxe de l’ordre des Da’udi à cette époque, l’on peut penser que cette copie appartenait à une sous secte mineure de la da’wa Da’udi, ou peut-être même au Salaïmanis.

L’œuvre est mentionnée dans le Guide de la littérature Ismaélienne d’Ivanov sous l’objet 242 [2]. Monsieur Ivanov donne la description suivante de l’auteur : « Sayyidna Hussaïn ben Ali ben Muhammad ben Al-Walid, 8e daï du Yémen, mourut le 22e jour de Safar 667 (31 octobre 1268) ». Il fut probablement le fils du fameux daï Sayyidna Ali ben Muhammad Al-Walid, l’auteur du Risalat Jalaï I-Uqul dont une copie manuscrite existe à l’École des Études Orientales de Londres [3]. Je n’ai pas été capable de trouver d’autres informations concernant l’auteur [4].

Au cours des dernières années, de nombreux ouvrages ismaéliens ont été mis en lumière grâce aux efforts de Massignon, Ivanov, Kraus, Hamdani et d’autres. Cependant, la majeure partie de ces œuvres est toujours dans des collections privées, habituellement inaccessible, et la quantité disponible aux étudiants, que ce soit en imprimés ou en copies manuscrites, est regrettablement pauvre. La découverte de ce manuscrit peut donc être considérée comme un accroissement de notre connaissance quant à cette littérature.

Le livre est un ensemble de réponses sur des sujets théologiques, 25 questions sont éclairées selon la doctrine ismaélienne. Nous allons ici attirer l’attention sur la neuvième question, qui, avec sa réponse, est donnée ci-après [5]. Ce passage, qui traite de la chute d’Adam, semble être d’un intérêt particulier pour de nombreuses raisons.

L’auteur ouvre par une série de questions soulignant les inconsistances et les injustices de l’histoire de la Chute. La manière selon laquelle les questions sont posées et les réponses types rejetées, est une méthode récurrente du système dit « instiller le doute et laisser en suspend » qui est attribué par divers écrivains sunnites aux daï ismaéliens [6].

L’auteur demande : si l’arbre était bon, pourquoi Adam se vit-il interdit d’en manger les fruits, s’il est mauvais, pourquoi Dieu l’a-t-Il placé à cet endroit ? Pourquoi Adam avait-il la domination sur le Jardin, mais s’est vu refusé un arbre ? Alors qu’il aurait été plus simple de ne pas le planter là, tout particulièrement si Dieu savait à l’avance qu’il allait mener Adam à la Chute ?

Si, comme certains commentateurs le disent, l’arbre était en fait un plant de blé, pourquoi fut-il interdit à Adam et autorisé à sa descendance sur terre, croyants et incroyants confondus ? Si, comme d’autres le disent, c’était à cause du fait qu’il n’avait pas d’intestin et que le fruit aurait pourri dans son estomac et lui aurait causé de la souffrance – alors pourquoi cet arbre en particulier, puisque cela devait être vrai des autres arbres également ?

Pourquoi Dieu n’a-t-Il pas placé les descendants d’Adam dans le Jardin, puisqu’ils n’étaient pas coupables de péchés ? Pourquoi ont-ils été punis pour les péchés des autres ? Il n’est pas valable d’arguer, comme certains le font, que Dieu savait à l’avance qu’ils ne seraient pas bon de les laisser dans le Paradis. Il savait qu’Adam allait se rebeller, et pourtant Il l’a placé en premier dans le Jardin. Pourquoi Adam n’aurait-il pas été traité de la même manière que ses descendants ?

L’auteur poursuit alors en donnant deux explications pour ces événements, toutes deux vraies nous dit-il. La première est dans le monde réel et historique, la seconde dans la Alamul-Ibda, ou monde irréel et préexistant qui précédait la Création. Toutes deux sont très allégoriques et donnent un exemple intéressant de l’interprétation ésotérique ismaélienne.

La première explication : l’arbre a deux aspects, un bon et un mauvais. Dans le bon sens, l’arbre est Ilm Haqiqi [7], ou véritable connaissance, dont la divulgation est interdite. Il est l’Arbre coranique de l’immortalité, de l’immortalité [8] atteinte par la connaissance et la piété des Imams [9]. Certains disent que l’arbre représente le rang du Qa’im qui apporte la connaissance vraie absolue, d’autres que l’arbre est le Wasi d’Adam, qui apporte le Ta’wil, ou l’interprétation ésotérique de la Sharia d’Adam.

Iblis, en se posant comme un converti possible, réussit à obtenir d’Adam la connaissance secrète quant à l’identité du Wasi d’Adam. Lorsqu’il découvrit que le Wasi d’Adam était Abel, il instilla une dissension entre les frères Caïn et Abel, rendant le premier jaloux et incitant au meurtre d’Abel. Il est dit à ce propos que Caïn tua Abel d’abord religieusement et ensuite naturellement [10].

La seconde explication : Iblis est l’arbre, Adam se voyant interdit de lui donner la sagesse secrète. Le fait que l’arbre, bien que maléfique, soit dans le Jardin est expliqué par le fait qu’Iblis était auparavant un Daï de grand rang, mais qu’il fut expulsé pour son arrogance et son esprit rebelle.

La deuxième objection principale – c’est-à-dire l’exclusion des descendants innocents d’Adam du Jardin – est répondue de la manière suivante : le Jardin en réalité signifie Darud Dawa, la mission, qui est un paradis potentiel. En fait, le Jardin qui est au Ciel est une manière de faire référence à un niveau plus élevé de Da’wa – dont le niveau le plus élevé est dans le Ciel.

Adam faisait partie du rang le plus élevé – celui des Tayid, et la chute signifie sa relégation successive dans le rang moins élevé des Talim et ensuite dans le simple statut de Mustajib. Ici, l’auteur note que le Talim est le rang des enseigneurs, dont la tâche est d’instruire et d’aider les Mustajibun, les simples convertis sans aucun rang dans la Da’wa, ceux qui vouent une obéissance simple et sans compréhension aux lois extérieures, faisant dépendre leur élévation des rangs plus élevés.

Les descendants d’Adam – sa dhurriya – sont les convertis et les suiveurs – al-mustajibuna li da-watihi I-mutaqalliduna liahdihiwabay’atihi.

Leur existence sur terre se réfère à leur respect littéral de lois exotériques de la Sharia sans compréhension de sa signification intime, durant les premières étapes de leur conversion. Étapes par lesquelles ils doivent passer avant d’être initiés à la connaissance secrète.

La raison pour laquelle Adam a reçu un traitement différent est qu’il était le dernier des cycles du Kashf, et l’initiateur d’une nouvelle période de Satr [11]. Il possédait ainsi la connaissance secrète et ne devait pas passer par des étapes d’initiations comme ses disciples. C’est là la signification de sa présence dans le Jardin.

Ceci conclut la première interprétation. La seconde élève l’histoire d’un plan historique vers un plan cosmique, et place les événements dans le Alamu’l-lbad, ou monde préexistant et immatériel. Adam représente l’Intelligence vivante, qui créa en premier le monde et qui est connue en tant qu’Adam Ruhani, Adam Spirituel, à cause de sa liberté par rapport à la matière. Le Jardin est le Alamu’lbda dans lequel il était, ensemble avec les sept autres intelligences. L’aspect bénéfique de l’arbre, qui ne pouvait approcher, est du rang de la Première Émanation. Son Iblis est son imagination maléfique et son ambition d’atteindre à l’égalité avec la Première Émanation. L’interdit de sa connaissance est l’obéissance due au Sabiq, ou Préexistant, par le Tali et de la même manière de lui-même au Taliqui est le Dieu interdisant de commettre l’offense de manger de l’arbre.

Sa tâche était donc d’imiter sa relation avec le Tali, l’attitude du Tali en relation avec le Sabiq. Manger du fruit de l’arbre signifie son ambition à atteindre à l’égalité de rang. Il tomba ainsi dans le péché et fut expulsé du Jardin, c’est-à-dire qu’il perdit son rang et sa prééminence sur les sept autres intelligences [13], de telle manière qu’elles le précèdent en obéissance et en matérialisation. Ces sept intelligences, nous dit-on, sont les Mots (Kalimat) de Coran 11:35. Avec ces Mots, Adam supplia Dieu, son Tali qui dirigeait son destin, et il fut purifié et restauré dans le Jardin, c’est-à-dire, dans sa position antérieure d’éminence auprès du Tali. Au travers de ses Mots, il fut matérialisé. Ses descendants sont les peuples de la terre qui l’imitèrent et qui furent menés par lui dans l’arrogance et l’erreur. Iblis, qui est l’imagination et l’ambition démoniaque, tomba sur la terre, et il ne revint pas dans le Jardin où il se trouvait auparavant avec Adam. Iblis resta un « chuté » et un corrupteur permanent.

La haine d’Iblis pour Adam et sa progéniture après son expulsion signifie la force de sa rébellion et de son arrogance.

Leur existence sur terre est interprétée comme une signification de l’existence d’un monde inférieur à celui des Cieux, même s’ils sont tous en Alamu’l Ibda. Ceux parmi la progéniture d’Adam qui se sont repentis devinrent graduellement des gardiens comme leur père Adam. Ceux qui ne se repentirent pas furent comptés comme faisant partie du parti d’Iblis, et ils chutèrent avec lui en enfer. C’est la signification de leur existence sur terre. Afin de résumer, le bon aspect de l’arbre est le Tali, et son aspect maléfique est l’arrogance.

A la lecture de ce traité, on est immédiatement frappé par le caractère extrêmement allégorique des interprétations et par le mélange d’idées rationnelles et gnostiques lues dans le Coran. L’explication du Jardin, de l’Arbre et d’Iblis comme figures symboliques, distingue immédiatement les ismaéliens de l’Islam orthodoxe. Nulle part, si ce n’est dans les lettres druzes, ne trouve-t-on une négation de la signification littérale du texte coranique.

Trois points dans ce texte sont importants. Le premier est la reconnaissance claire et explicite de l’existence de degrés dans l’initiation, trois étant mentionnés par leur nom. Les trois termes employés, Tayid, Talim et Mustajib, apparaissent dans le Kalam i Pir [22] mais dans un sens spirituel vague, sans aucune indication claire d’une hiérarchie organisée.

Le second point est l’explication du mot Dhurriya, la progéniture, comme référence aux disciples. Ce n’est pas une référence isolée, mais qui fait partie de la doctrine ismaélienne du Nasab Ruhani, ou Descendant Spirituel, qui est exposé en détail dans le Safa de Rasa’il Ikhwani et dans nombre d’œuvres ismaéliennes et druzes [27]. Cette doctrine, selon laquelle le disciple d’un homme est son fils dans un sens plus véritable et plus profond que les implications physiques, se retrouve dans le problème de la succession Fatimides [28].

Le troisième point qui doit être noté est qu’en parlant d’Adam comme du dernier de l’ère de Kashf, l’auteur accepte clairement la doctrine dont furent accusés les ismaéliens par nombre d’écrivains sunnites [29], l’admission des hommes devant Adam.

La seconde interprétation, celle s’occupant de la Cosmologie, ressemble fortement à celle de Zahru’l-Ma’ani. Il est curieux qu’en cela elle lie le système néoplatonicien des émanations importé au sein de l’Islam, avec quelques modifications, avec une conception gnostique sur l’Adam Primordial (AdamRuhani, Insan Qadim, Adam Kadmon). Figure qui peut être retracée dans les écrits de Midrashique, chrétiens, clémentins, mandéens, manichéens et kabbalistiques, et identifiée avec l’Intelligence vivante.

Bernard LewisBSOS, Volume IX : 1937-39.

Traduction par Spartakus FreeMann, Zénith de Libertalia, avril 2004 e.v. – révision janvier 2010 e.v.

Notes :

1. Taimuriya. Aqa’id, 277.

2. Londres, 1933, p.60.

3. Tritton, Notes sur quelques manuscrits ismaéliens, BSOS., VII, p37.

4. Ivanow, Guide, sujet 258.

5. MS., pp.58ff.

6. Baghdadi, Al-Farq bin aI-Firaq, Caire, 1910 p.282, traduction anglaise Halkin,Tel-Aviiv, 1935, p.138.Goldziher, Streitschrift des Gazaligegendie Batinijaa-Sekte, Leyden 1916, pp. 40 ff.

7. Cf. Kalam i Pir, Bombay 1935, p. 105 et Ivanov. An Ismailitie Work by Nasiru-d-Din Tusi, JRAS., 1931. p.549.

8. Qur’an xx, 118.

9. Dans le texte « quelques Hudud », un mot qui décrit un ordre de prêtrise voir Kalam i Pir, xliv.

10. Un parallèle de ceci peut être trouvé chez les Druzes. MS., Paris, 1408 fol.79 v.

11. Ivanow, JRAS., 1931, p. 549.

12. Sur le Sabiq et le Tali, voir Silvestre de Sacy, Exposé de la Religion des Druzes, Paris, 1838, i, Introduction exxi.

13. Il y en a dix en tout par conséquent.

14. Kalam-i-Pir, Bombay, 1935. An Ismaili Work, JRAS., 1931 p.527. Two early Ismaili Treatises, Bombay, 1933.

15. Ed, Cureton, p. 150 4. A creed of Fatimids, Ivanow, Bombay, 1936.

16. A creed of Fatimids, Ivanow, Bombay, 1936.

17. Kraus, P., Raziana ii, Orientalia v.

18. MS. in School Oriental Studies Library, London, voir Tritton dans BSOS., VII p. 35.

19. Hamdani, « A compendium of Ismaili Esoteric ». Islamic Culture xi p. 210.

20. V. Supra.

21. Les doctrines concernant Adam qui ont une affinité avec celles-ci peuvent être trouvées dans le Ummu’l-Kitab des ismaéliens de l’Asie Centrale. (Der Islam 23, 1/2 ; REI.,1932, 419H)

22. Index des termes.

23. De Sacy, 1, Ixii, Maqrizi, i, 291-5 (Casanova, BIFAO., Xvlii, 120ff).

24. p.280 ff= Halkin, p. 138.

25. Streitschrift, 40ff.

26. Cairo Ed., iv113-16.

28. Cf. Massignon, Art. Karmatians in Encycle. of Islam, and Salman Pak, Paris, 1934, p. 19

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