arton149Jusqu’à une date récente, John Dee fut regardé comme un maniaque isolé et marginal de l’histoire britannique de la dynastie des Tudor, n’ayant bénéficié d’aucune étude approfondie, académique et sérieuse, un homme seulement digne d’intérêt aux yeux d’une petite minorité d’antiquaires et d’occultistes. Même aujourd’hui l’Encyclopedia Britannica ne nous propose qu’un petit paragraphe étriqué et sans information exhaustive – sort peu enviable pour un homme qui fut révéré en son temps – la grande Renaissance – comme l’homme le plus érudit de toute l’Europe.

Inspirateur du personnage de Prospero dans la « Tempête » de Shakespeare, John Dee est à la base de la révolution technicienne anglo-saxonne moderne et des contradictions éthiques du système héritées et transformées par l’exercice du pouvoir. Faire sa biographie revient à faire œuvre en matières d’histoire des sciences et des technologies (astronomie, astrologie, mathématiques, mécanique), des sociétés (de l’antiquité au XVIème siècle) et des spiritualités (mondiales).

John Dee donna à l’Angleterre le concept politique d’ »Empire Britannique » et ouvrit les flux de navigation de la Grande-Bretagne avec la Russie et l’Amérique. Il prétendit avoir communiqué avec les anges comme si les rois, les empereurs et les grands ne lui suffisaient pas. Une vie qui se déroule comme un film d’aventure mystico-politique, une épopée au rythme d’un thriller mythique car Shakespeare n’est vraiment pas loin et la Tempête eût vraiment lieu….

Le 10 mars 1582. Selon le docteur Thomas Head : “Le portrait du compte-rendu des séances avec Dee est celui d’une personnalité ambiguë au plus haut point, mauvais et menteur, instable et acide, prompt d’un côté à de terrifiques accès de colère accompagnés de violence physique, et de l’autre à de soudains élans spirituels desquels il se sépare promptement.” La plupart des biographes s’accordent à dire que le contraste entre la vie et le caractère de Dee et ceux de Kelley est à la source de la fascination des deux hommes. Le saint et le débauché. Notre propre traduction des comptes-rendus de séance nous fournit d’autres pistes. Dee fut attiré par Kelley lorsque celui-ci se présenta comme un « alchimiste opératif ». Dee n’aurait pas réussi à expérimenter sa « magie angélique » sans le soutien médiumnique exceptionnel de Kelley et à déboucher, après des résultats initiaux extraordinaires par rapport au but recherché, sur l’émergence d’une énigme qui n’a toujours pas été réglée : le langage énochien. Dee ne savait toujours qu’en penser au soir de sa vie, trente ans plus tard…

Les préparatifs initiaux étaient simples. Comme le note le docteur Head : “Simplement en posant une pierre de vision ou un cristal de roche sur la table de pratique et une courte prière dite par le docteur Dee.” Le résultat fut que Kelley reçut le premier jour une vision de l’Ange Uriel qui révéla sa signature secrète et donna les directives préliminaires pour la construction de « deux talismans magiques » :

1 – Le « Sigillum Dei Aemeth (Le « Sceau de la Vérité Divine »), un pantacle de 9 pouces de diamètre fait de cire purifiée, pièce conservée actuellement au British Museum.

2 – La « Tabula Sancta » (La « Table Sainte »), une table faite de bois précieux de 1,60 mètre de haut sur 0,8 de large, sur laquelle un large sceau rectangulaire contenant 12 lettres d’un alphabet inconnu (l’énochien…) étaient entourés avec 7 sceaux circulaires attribués aux pouvoirs planétaires. Les deux talismans qui étaient en fait les deux premiers documents énochiens devaient être employés ensemble, le pantacle étant placé sur la Table Sainte durant son usage. Dee et Kelley furent persuadés que ce langage était celui des anges eux-mêmes et correspondait à une sorte de langage source, dont les plus antiques langues seraient issues.

La complexité des événements s’accroît. Le 14 mars un esprit se présentant comme l’Ange Michael donne des instructions pour fabriquer un anneau magique en or, portant un sceau qu’il disait être identique à celui qui “permit tous les miracles et les travaux divins et les merveilles réalisées par Salomon.” Le 20 mars l’Ange Uriel dicte un carré de 49 caractères, contenant 7 noms angéliques identifiés par Dee et Kelley. Un jour plus tard, un second carré est dicté. Kelley allait commencer à dicter à Dee les visions sur le langage angélique ou « Enochien ». Comme l’écrit Head : “L’alphabet énochien apparût d’abord : 21 caractères ressemblant à l’éthiopien dans la forme des lettres, quoique non dans sa structure proche du grec, est écrit de droite à gauche comme toutes langues sémitiques. Cela se poursuivit avec un livre contenant également une centaine de carrés, la plupart remplis de 2401 carrés (49 fois 49), dont la dictée devint le principal travail de toutes les séances quotidiennes durant 14 mois. Et le matériel continua de s’empiler page après page livre après livre jusqu’à la séparation finale entre Dee et Kelley en 1589.”

Dee et Kelley partent en Pologne sur l’invitation d’un aristocrate, séjournent à Cracovie où les Anges leurs parlent d’alchimie, avant d’être reçus à Prague par l’Empereur Rodolphe II de Habsbourg, l’empereur des alchimistes, protecteur de Dürer, Arcimboldo, Tycho Brahé, Képler et de nombreux autres. L’anti-Philippe II d’Espagne. Il prend Dee (qui lui offre un manuscrit original de Roger Bacon en lui parlant de ses contact angéliques) et Kelley sous sa protection. Pure synchronicité de la présence du mot « Aemeth » posé sur le sceau de cire de Dee et le « Aemeth » posé sur le Golem du fameux Rabbi Loew qui vivait à Prague à la même époque ? Le journal de Dee ne fait aucune mention d’une rencontre avec le rabbi mais il rencontre le médecin alchimiste de l’Empereur, Michael Maïer, le premier qui écrira pour attester de l’existence d’une fraternité portant l’emblème de la Rose et de la Croix, présente pour guérir l’humanité de ses maux. Fraternité invisible. Mais quoi qu’il en soit de la rencontre fictive ou réelle narrée par le romancier Gustav Meyrink dans son célèbre « Ange à la fenêtre d’Occident », quoi qu’il en soit de la disgrâce sociale qui tombe sur les deux hommes (Dee retourne en Angleterre avec sa femme en 1589, Edward Kelley est emprisonné par Rodolphe II de Habsbourg et meurt en 1595), la véritable question posée par Dee est celle de la Rose. Ethno-histoire. Chroniques de la transmission chamanique européenne.

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