La manifestation rosicrucienne de 1614 était inspirée par le pur esprit de l’Évangile ; son but était l’offre de la lumière, l’exhortation à la charité, à l’humilité, à la prière, à la véritable imitation de Jésus-Christ ; elle affirmait que la réforme générale du monde viendra, non pas des théologies et des spéculations sur la métaphysique, mais de la régénération individuelle, de la victoire de l’homme sur lui-même et de son attachement à la discipline évangélique. Un siècle ne s’était pas écoulé que tout était changé.

La pensée toute mystique des premiers écrits rosicruciens est remplacée par la discipline du secret, l’incognito austère, l’éloignement de la beauté, le célibat, une charité froide et dédaigneuse, des années d’efforts vers un but inconnu. De plus en plus ceux qui vont se servir du nom de Rose-Croix se cantonneront dans l’étude de l’alchimie et de la magie.

Nos renseignements personnels nous permettent de dire que le mouvement de 1714 était déjà vicié dans son chef, bien que ses membres subordonnés cherchassent la vérité avec un esprit de liberté et de sincérité très grand.

Le pasteur silésien Samuel Richter, dont le pseudonyme est Sincerus Renatus, publia à Breslau, en 1710, un ouvrage (en allemand) : La vraie et parfaite Préparation de la Pierre philosophale de la Fraternité de l’Ordre de la Croix d’Or et de la Rose-Croix, dont l’appendice renferme un code en 52 articles. Ici, aucune considération spirituelle ; des dispositions d’un légalisme étriqué ; un rituel sans grandeur, des signes de reconnaissance souvent burlesques. L’Ordre comporte des Frères de la Croix d’Or et des Frères de la Croix de Rose. À sa tête un Imperator élu à l’ancienneté et à vie ; tous les dix ans il change en grand secret son nom, sa résidence et son pseudonyme. L’Ordre, qui comptait 21 membres, se compose de 23 frères au moins, de 63 au plus. Les frères sont admis après trois mois d’apprentissage et s’ils ont fait beaucoup d’opérations. Ils sont tenus de prêter serment. Ils doivent à leur maitre l’obéissance jusqu’à la mort. Les travaux de l’Ordre ne sont que d’alchimie et de magie, avec des secrets particuliers pour les frères. L’Ordre possède deux maisons où les membres se réunissent, l’une à Nuremberg, l’autre à Ancône ; mais ces endroits sont présentement changes, car depuis quelques années les frères se sont installés aux Indes, « afin de pouvoir y vivre tranquilles ».

Une inspiration semblable a donné naissance au Coelum reseratum chymicum (52) de J. G. Toeltius, où il est dit que devenir Rose-Croix, c’est connaître la magie divine. Ce n’est plus Christian Rosencreutz qui a fondé la Rose-Croix, c’est Friedrich Rose.

Ce personnage avait été découvert par Pierre Mormius. Déjà très âgé en 1620, il habitait la frontière du Dauphiné. Il se disait membre de la Rose-Croix d’Or qu’il aurait fondée en 1622, composée seulement de trois membres, et dont le quartier général était à La Haye. II refusa à Mormius, qui revenait alors d’Espagne, de l’accepter dans cet Ordre ; après de longues instances, il le prit seulement comme famulus. Mormius apporta ce qu’il apprit aux États Généraux de La Haye et, comme ceux-ci refusèrent ses découvertes, il les consigna, en 1630, dans ses Arcana.

En 1747, Hermann Fictuld (54) , qui se donne comme membre de la Société de Lascaris, affirme que l’Ordre de la Rose-Croix d’Or existe toujours. Il lui donne comme emblème la Toison d’Or, qui est le symbole du grand œuvre, et un rituel avec des rubans multicolores, des croix, des parchemins et des signes.

Dans le premier quart du XVIIIe siècle, la Rose-Croix utilisa l’œuvre de mystiques isolés, tels que Jacob Boehme. Le cordonnier-théosophe, qui est un des plus puissants génies métaphysiques de l’humanité, n’a jamais prétendu écrire des choses nouvelles : tout ce qu’il dit se trouve dans l’Écriture et à l’école de la Nature. Aussi, pour le comprendre, faut-il réaliser la vraie religion : imiter et suivre Jésus, « la Pierre philosophale spirituelle », dans ses souffrances et dans sa mort, afin de revivre avec lui.

Louis-Claude de Saint-Martin avait été détourné de l’étude des sciences occultes et engagé dans les sciences mystiques par Rodolphe Salzmann qui lui avait fait connaître l’œuvre de Jacob Boehme. Le « philosophe inconnu » fit du « philosophe teutonique » son vrai maître, le juge de toutes ses doctrines, le guide de ses plus hautes aspirations, comme le dit Jacques Matter. Il répandit les écrits de Boehme dans plusieurs pays d’Europe.

Simultanément deux écrivains firent connaître Boehme en Angleterre : son ami Joachim Morsius, rosicrucien, dont le pseudonyme était Anastasius Philaretus Cosmopolita ; et William Law, auteur de beaux ouvrages mystiques.

Un autre disciple de Jacob Boehme, Jean Georges Gichtel, mystique-né, apôtre du renoncement, eut la révélation de la Vierge céleste, Sophia, qui le confirma dans la pauvreté christique et lui fit connaître les mystères de la nature intérieure et extérieure.

À la même phalange appartiennent deux écrivains mystiques, l’un en Allemagne, Karl von Eckhartshausen, l’autre en Russie, Ivan Lopoukhine.

Karl von Eckhartshausen (1752-1803) fit ses études à Munich et à Ingolstadt. Il devint conseiller aulique, puis censeur de la librairie, puis conservateur des archives de la maison électorale à Munich. Comme le dit le docteur Marc Haven, « il a voulu et su se tenir à l’écart de toutes les sociétés secrètes, plus ou moins mystiques, qui fleurissaient à son époque, tout en restant, plus que personne, membre actif de cette Communauté de la Lumière qu’il décrit en si parfaite connaissance de cause dans ses ouvrages. » Très bon, sa vie ne fut qu’une suite ininterrompue d’actes de charité ; il se dépouilla pour alléger les souffrances des prisonniers français en 1795.

Il écrivit 79 ouvrages, dont les plus connus sont : Dieu est l’amour le plus pur (1784) et La Nuée sur le Sanctuaire (1819).

Ivan Wladimirovitch Lopoukhine (1756..1816), secrétaire d’État de l’Empire russe (1797) puis sénateur, a laissé plusieurs ouvrages sur la Franc-Maçonnerie et il est l’auteur de Mémoires qui furent publiés en 1860. De lui nous ne savons pas grand-chose, sinon qu’il connut Mme de Krüdener et qu’il réussit à adoucir les premières persécutions dirigées par le gouvernement du Tsar contre les Doukhobors. Son œuvre maîtresse est un ouvrage de pure mystique : Quelques Traits de l’Église intérieure (Moscou 1798) dont Eckhartshausen a dit : « un livre précieux et plein de sagesse ».

À ces grands noms ajoutons ceux éminents d’Emmanuel Swedenborg, le « prophète du Nord » (1688-1772) et du grand mystique polonais André Towianski (1795-1878).

Tels furent les derniers missionnés, du moins connus de nous, que suscita la Rose-Croix. Ensuite surgit sous son vocable une profusion de groupements ; mais ceux-ci n’ont de rose-croix que le nom.

Parmi la multitude d’Ordres, de Fraternités, de Sociétés qui s’intitulent Rose-Croix, mentionnons :

En Allemagne,

– les Frères de la Rose-Croix d’Or, fondés au milieu du XVIIIe siècle par J. G. Schroepfer, de Leipzig ;

– l’Ordre de la Rose-Croix Ésotérique du docteur Franz Hartmann, qui fusionna avec l’Ordre des Templiers Orientaux.

En Angleterre,

– la Societas Rosicruciana in Anglia – S.R.I.A. – fondée en 1860 par Robert Wentworth. Lord Bulwer Lytton fut Grand Patron de l’Ordre et Eliphas Lévi en fut membre pendant quelque temps ;

– la Société Théosophique, créée en 1875 par Mme Hélène Blavatsky, dirigée après la mort de la fondatrice (1891) par Mme Annie Besant. Un théosophe dissident, Rudolf Steiner, promoteur de l’Anthroposophie, fit construire à Dornach (Suisse) un « temple rosicrucien », le « Goetheanum » ;

– les Fratres Lucis, fondés par lord Bulwer Lytton, d’où sortit l’Ordo Roris et Lucis ;

– l’Hermetic Order of the Golden Dawn, fondé en 1887 par S. L. Mathers, lequel comprenait cinq grades dont les quatre supérieurs formaient l’Ordre de la Rose Rouge et de la Croix d’Or ;

– vers 1900 Aleister Crowley se sépara de la Golden Dawn et fonda l’Astrum Argentinum où l’on pratique l’auto-initiation.

En Amérique,

– la Fraternitas Hermetica, organisée par des Allemands à Chicago en 1875 ;

– la Fraternité de Luxor, implantée d’Allemagne et de Hollande aux États-Unis ;

– l’Hermetic Brotherhood of Light, fondée en Illinois, dont certaines théories furent publiées au XIXe siècle dans un livre intitulé Ghostland (Au pays des esprits).

Nous avons signalé la Societas Rosicruciana in Anglia S.R.I.A. Une branche de cette Société fut installée au Canada, puis en Pennsylvanie. Vers 1880 elle fut réorganisée et prit le nom de Societas Rosicruciana in United States S.I.R.I.U.S. – Un de ses membres éminents fut Clark Gould, décédé en 1909.

La S.I.R.I.U.S. de nouveau remaniée devint la S.R.I.A. (Societas Rosicruciana in America). Ses statuts la désignent comme a) une église, b) une académie, c) une fraternité.

Paschal Beverley Randolph, membre de la S.R,I.A., fonda la Fraternitas Rosae Crucis, dont le siège est à Quatertown (Pennsylvanie).

Entre les années 1909-1915 le docteur H. Spencer Lewis fonda à San Jose (Californie) l’A.M.O.R.C. (Antiquus Mysticusque Ordo Rosae Crucis), dont les instructions sont données ou bien oralement dans les temples de l’Ordre ou envoyées personnellement par courrier.

Vers 1909 Max Heindel fonda la Rosicrucian Fellowship, « école de philosophie et de guérison » où l’on enseigne aussi l’astrologie. Le premier siège-directeur de la Société fut Seattle. Plus tard Max Heindel construisit un temple à Oceanside, au sud de Los Angeles. Parmi ses nombreux ouvrages on compte une « Cosmogonie des Rose-Croix ». Une des consignes données par les « Frères aînés » à Max Heindel est « Ne jamais demander de l’argent dans n’importe quel but ».

En Hollande fonctionne le Lectorium Rosicrucianum, organe d’édition de La Septuple Fraternité Mondiale de la Rose-Croix d’Or, dirigée par J. van Rijckenborgh.

Toutes les variétés d’occultisme, d’alchimie, d’astrologie, de magie, la culture de la volonté, la recherche de pouvoirs, l’étude des forces inconnues de la nature sont un aperçu des programmes de ces Sociétés.

En France, Stanislas de Guaita fonda en 1889 une association placée sous le vocable de la Rose-Croix, l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix où l’on enseignait l’occultisme. Après sa mort, le sâr Joséphin Péladan, membre du suprême Conseil de l’Ordre, s’en sépara après avoir fondé un Ordre de la Rose-Croix du Temple et du Graal ou de la Rose-Croix Catholique. On y professait un catholicisme ésotérique. Péladan disait : « La magie, c’est l’art de la sublimation de l’homme » – autrement dit, un individualisme orienté vers le divin.

Mentionnons enfin une manifestation d’un centre rosicrucien très élevé, la F. T. L., dont le mode de recrutement et le centre n’ont jamais été décrits. Nous savons que cette Société a commencé à s’étendre vers 1898 ; et nous supposons que les néophytes sont mis en relation avec les membres de l’Ordre d’une façon analogue à celle que décrit l’affiche rosicrucienne placardée dans Paris en 1622.

L’initiation en est très pure et essentiellement christique.

Sédir.

P.-S. : Chapitre VII de « HISTOIRE DES ROSE-CROIX » écrit par Sédir.

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