LES RITES DU TROISIÈME TERME DE LA TRINITÉ

Les rites préliminaires aux Messes d’Or n’étaient que l’ébauche de ce que Maria DE NAGLOWSKA prévoyait pour l’ère du Troisième Terme.

Le peu de moyens que nous avions, l’exiguïté de la salle ne nous permettaient pas de donner a ces rites la magnificence qui leur était due. Tout y était cependant pour l’ébauche de cette magie cérémonielle qu’est la Messe d’Or.

Le cadre: réduit a sa plus simple expression, les murs ornés de quelques dessins symboliques; je me souviens de l’Aum représentation de l’horloge cosmique, la troisième naissance, dessin représentant trois corps humains s’interpénétrant a la base du tronc; il y avait aussi un schéma figurant le couple en position active .

Les sons: représentés par les chants et les textes dits par la Sophiale et les postulantes, ainsi qu’une musique d’ambiance distribuée par un modeste pick-up.

Les parfums quelques bâtons d’encens parfumant l’atmosphère.

Les couleurs: la robe d’or de la Sophiale, les robes blanches des postulantes, les capes noires des postulants, le tissu rouge de l’autel, la vêture des participants.

Le geste: la Sophiale et ses assistantes esquissant des figures eurythmiques simples et symboliques.

Les objets: une table recouverte d’un tissu, deux grands gobelets d’argent, une carafe de cristal, un plateau de cuivre et des mouchoirs de soie blanche.

Ces objets intervenant pour l’ordination des Balayeurs de la Cour; d’autres objets étaient utilisés pour les autres rites.

Le repas rituellique: le vin de l’ordination.

Maria avait dans ses conférences fait un certain nombre de recommandations pour le déroulement de ces rites préliminaires.

Protocole concernant le déroulement du rite conférant le grade de Balayeur de la Cour a deux postulants :

La salle est ordonnée en carré; les sièges de l’assistance ,adossés aux murs, laissent un quadrilatère au centre et un coin libre où se trouvent un paravent et un petit guéridon a trois pieds; au milieu de l’espace, l’autel recouvert d’un tissu est orienté Nord-Sud

La Sophiale et ses officiantes sont annoncées par un officiant; Monsieur Marcel IVER, dont c’est le rôle ce jour-là, conduit Maria et ses assistantes derrière le paravent.

Pendant ce temps, Maria et ses officiantes s’habillent derrière le paravent. Puis les officiantes paraissent vêtues d’une longue robe blanche à l’exclusion de tout autre vêtement; Maria parait à son tour vêtue d’une robe brochée d’or.

Elle se place près de l’autel en faisant face à un dessin fixé sur le mur. Ce dessin représente un triangle pointe en haut et dont la branche verticale de gauche et la base sont claires, la troisième restant sombre.

Après les minutes de recueillement, la Sophiale rappelle aux participants le but du rituel qui va se dérouler, puis succède une pause pendant laquelle un morceau de musique classique ou un poème est dit par un participant.

La présentation des postulants lors d’une cérémonie où j’étais postulant fut faite par Marcel IVER, un ami de Maria DE NAGLOWSKA, à qui revenait le rôle d’officiant.

Celui-ci retraça brièvement la vie de Claude d’IGEE en insistant sur ses travaux concernant l’hermétisme (Claude d’IGEE préparait une anthologie de la poésie hermétique qu’il publia plus tard en une étude sur Cyrano de Bergerac).

Ensuite, il me présenta brièvement et mit l’accent sur mon attachement sincère a Maria DE NAGLOWSKA et dit aussi quelques mots a propos de mes recherches sur les plantes osmotiques, qui l’intéressaient particulièrement.

Puis, la Sophiale s’étendit sur l’autel et l’officiant remplit de vin un gobelet d’argent et le tendit à Claude d’IGEE; celui-ci le plaça sur le pubis de la Sophiale et fit la proclamation solennelle; il but ensuite le contenu du gobelet.

Pour les hommes, le premier grade était « Balayeur de la Cour », ce titre ésotérique indiquait que le niveau du postulant lui permettait de participer a La reconnaissance des symboles inscrits sur le carreau du temple de La vie en enlevant la poussière blanche des mythes qui le recouvre (en d’autres termes: débarrasser les dogmes des premier et deuxième termes de ce qui les encombre). Le nom ésotérique du balayeur ne lui est révélé que Lorsque le temps de La maîtrise est arrivé pour lui.

Le déroulement des rites était le suivant:

 » J’adhère – parce que telle est ma volonté d’homme conscient et libre – a la doctrine du Troisième Terme de la Trinité annoncée par Maria DE NAGLOWSKA, grande prêtresse du Temple du Troisième Terme. « 

 » Je reconnais avoir accompli, à travers les siècles et les générations, les deux termes précédents: le Judaïsme et le Christianisme, dont je retiens les deux Flambeaux allumés, le Flambeau de la raison et le Flambeau du coeur. Je jure de m’efforcer, par tous les moyens, d’allumer en moi, avec l’ai de la femme qui saura m’aimer d’amour vierge, le Troisième flambeau, celui du sexe conférant La lumineuse connaissance de LUCIFER ou SATAN régénéré. « 

 » Je me défendrai de me perdre dans la femme impure. J’accomplirai le rite de La nature selon les enseignements du Troisième Terme de la Trinité qui ne toléra pas les vibrations perverses, mais conseille très sagement a l’homme qui se respecte d’être le Seigneur Eclairé et non l’esclave de la femme. « 

 » Je rechercherai avec mes compagnes l’acte érotique initiatique, lequel transformant la chaleur en lumière, réveille LUCIFER dans les ténèbres sataniques du mâle. « 

 » J’ai lu et j ‘ai compris les deux volumes initiatiques qui contiennent la doctrine du Troisième Terme de la Trinité, la Lumière du Sexe et le Mystère de la pendaison. « 

 » J’accepte le baptême qui m’est donné en cet instant avec respect, joie et reconnaissance. « 

Puis ce fut mon tour; j’étais très ému, alors que je savais parfaitement le texte de la proclamation, je me mis à bafouiller, mais Maria me regarda droit dans les yeux et je retrouvai le calme et même un aplomb dont je n’avais pas l’habitude.

Claude et moi, après avoir refermé nos capes, nous aidâmes Maria à descendre de l’Autel.

Et c’est dans une atmosphère de liesse que nous nous sommes rendus a la coupole, où les tables libres du rez-de-chaussée n’étant pas assez nombreuses, nous occupâmes toute une partie du 1er étage et ce fut dans une joie sans retenue que nous avons terminé la soirée.

Maria était rayonnante et de nombreux clients qui s’étaient renseignés sur nous auprès du maître d’hôtel, se sont joints à nous et nous ont offert le champagne.

La journaliste Stéphane PIZELLA de l’hebdomadaire « Voilà » prit encore quelques photos et des notes pour l’article qui parut la semaine suivante, avec ma photo. Dans les semaines qui suivirent, les conférences de Maria DE NAGLOWSKA firent salle comble et bien des gens ne purent entrer.

C’est à cette époque que Maria DE NAGLOWSKA reçut un important courrier et qu’elle fut sollicitée pour faire des conférences chez Leopoldes au Club du Faubourg sur La magie de l’Amour; a la sortie de cette conférence j’ai vendu la totalité des numéros de La Flèche que j’avais emmenés. Pourtant Maria n’était pas satisfaite, elle me dit qu’elle ne recommencerait pas. A cette époque, je ne comprenais pas; elle avait eu une nombreuse assistance et un succès indéniable, mais avec le recul je comprends que le public de Leopoldes ne lui convenait pas. Au cours des débats, elle s’était peu à peu refermée; les questions posées avaient trait non pas a ce qu’elle avait dit mais, au début, a des problèmes de métapsychique, et, au fur et a mesure, a des questions puériles et hors du sujet où il était question des rapports entre la magie noire ou de la radiesthésie avec l’Amour sacré.

Je retournais quelquefois au Club du Faubourg mais c’était surtout pour vendre la Flèche et chaque fois Leopoldes m’invita a prendre La parole; malgré son insistance, je refusai, sauf une fois, où Maria DE NAGLOWSKA m’avait demandé de participer a une conférence sur la Magie sexuelle et de prendre la parole pendant les débats quand Magia Sexualis de RANDOLPH serait cité.

Ce qui arriva, c’est que lorsque je me suis levé pour demander la parole, Leopoldes me fit monter sur l’estrade et dit : « puisque nous avons un adepte de Maria DE NAGLOWSKA, il va pouvoir nous donner des explications ».

A l’époque, j’étais plutôt timide, mais dés que je fus sur la scène, je ne vis plus rien et je parlais comme dédoublé. Je trouvais les mots qu’il fallait et qui me venaient avec une facilité que je n’ai retrouvée que dans des circonstances exceptionnelles .

Maria m’emmenait quelquefois l’après-midi chez des gens qui organisaient des petites réunions privées. Au cours de ces réunions, on me demandait de prêter mon concours en participant a des danses eurythmiques ou des exercices pratiqués chez les Mazdeens de la rue Schoelcher a Montparnasse ou de la rue Bertes à Montmartre.

Je me souviens aussi d’une réunion chez Madame BLUMENTAL où une danseuse connue improvisa une danse illustrant ce que Maria avait dit sur l’importance de la chorégraphie dans les rites de la Messe d’Or.

En 1934, j’avais épousé Jane PIGKIS sans trop réfléchir. Ma compagne faisant des efforts pour s’adapter a mon genre de vie, elle avait décidé d’être postulante; une autre jeune femme était également prête pour la cérémonie qui se déroula quelques temps avant que ne soit décidée l’ordination des Balayeurs de la Cour.

Le rite de l’ordination des futures Sophiales était, pour des raisons d’opportunité, réduit a sa plus simple expression; Maria nous dit a ce sujet que l’ordination des postulantes devait se faire avec une grande réserve car ce qui devait être serait interprété d’une manière absurde et que, dire ou extérioriser une vérité en sachant pertinemment qu’elle serait comprise de travers, c’était dire et faire une chose mensonge

Maria avait eu deux garçons et une fille de son ex-époux HOPENKO. L’aîné, Alexandre, était en Egypte, il s’occupait des haras du roi FAROUK; sa fille Marie avait épousé un peintre suisse du nom de GROB, et vivait a Zurich; son deuxième fils, André, vivait à Paris; c’était un bon fils, il avait connu en Palestine bien des misères, il n’avait pour ainsi dire pas fait d’études et n’avait pas de métier, il était doué pour le commerce et parlait quatre ou cinq langues; à l’époque, il vendait des feuilletons aux concierges de Paris et subvenait tant bien que mal à ses besoins; il aurait aimé pourtant aider davantage sa mère. André HOPENKO ne participait pas à l’activité spirituelle de sa mère, elle ne l’y poussait pas, car, disait-elle, cela ne pourrait en aucun cas l’aider à réaliser sa vie.

A la fin de 1935, je passais plusieurs jours et nuits avec Maria; elle me précisa des points de sa doctrine, me dit qu’elle avait terminé la mission qu’elle s’était donnée, elle devait préparer son départ, elle me recommanda de ne rien dire de ce projet, qu’elle le ferait elle-même en temps opportun.

L’idée que ma mère spirituelle devait nous quitter me troublait profondément; elle me rassura en me disant que tout cela était normal et que sa présence resterait dans mon coeur et mon esprit.

Je lui demandai alors ce que je devais faire après son départ, elle me dit que je devais organiser ma vie suivant mes penchants personnels. Puisque j’étais compagnon, elle me conseilla de m’occuper de construction en suivant les préceptes de vie que j’avais compris et acceptés.

Concernant sa doctrine, elle m’affirma que rien ne pourrait se faire dans les temps qui viendraient, il faudra laisser passer deux a trois générations, disait-elle, il va se produire de grands bouleversements politiques et sociaux et après il y aura une période où les valeurs fondamentales de notre civilisation seront remises en cause.

Pendant toute cette période la mission de ceux qui avaient compris son enseignement était de le garder afin que, le moment venu, il puisse réapparaître mais, ajoutait-elle, la doctrine du Troisième Terme devra être traduite dans un langage clair et accessible a des femmes et des hommes éveillés qui ne seront pas obligatoirement des symbolistes.

Traduire son enseignement, disait-elle, sera facilité, le moment venu, par l’incertitude et par les contradictions que la fin de la seconde ère (le dogme chrétien) va provoquer.

 » Garde en mémoire ce que j’ai pu te faire comprendre. Ce que tu as compris, au fil des années, se précisera et ce qui te manquera tu le retrouveras toi-même, j’ai confiance en toi, tu seras fidèle, c’est ta nature, et je sais que tu n’utiliseras pas ton intelligence à des buts égoïstes et inconsidérés. « 

Elle me dit également que je devais aider son fils a se faire une existence moins aléatoire et que si je ne voulais pas aller a la guerre, je devais partir avec son fils en Suède. Comme je lui demandais si elle était sûre qu’il y aurait la guerre, « Hélas ! Oui, et cela sera une période terrible. » me répondit elle.

Au début de l’année 1936 j’allai voir un certain ROYER qui avait créé un groupe sous le nom de Christ-Roi pour lui porter le Mystère de la Pendaison. L’homme me questionna avec l’insistance d’un juge d’instruction; il voulait savoir quels avaient été mes rapports avec Maria DE NAGLOWSKA et qui la fréquentait, si l’on avait des réunions secrètes et d’autres choses dont je ne me souviens plus.

Lorsque je relatais cette entrevue a Maria, elle insista pour que je ne m’occupe plus de vendre ses livres, et, en général, de ne plus entrer en contact avec les occultistes de tout genre qui existaient a Paris a cette époque.

Je portais le dernier exemplaire du Mystère de la Pendaison que j’avais a vendre a un certain Baron de HUNS, rue de l’Ivette vers Passy ou Ranelagh, et pris la résolution de ne plus fréquenter les occultistes que je connaissais.

Peu de temps après, Maria nous prévint qu’elle donnerait une dernière conférence au studio Raspail, non pas le mercredi comme à l’habitude, mais le samedi.

A cette dernière réunion, nous étions peu nombreux. Elle récapitula ce qu’elle avait dit au cours des quatre années qu’elle avait passées a Paris.

Les débats furent écourtés et la plupart des gens quittèrent la salle; nous sommes restés huit ou dix à attendre on ne savait pas trop quoi. Il y avait Camille BRYEN, Marcel IVER, MESLIN, Claude d’IGEE, un certain DUFOUR qui avait pris toutes les conférences de Maria en sténo, une dame que l’on appelait la belle Italienne, une autre dame qui était l’amie d’un sieur MENANT, Madame B0RDY THEANO, un jeune mathématicien, professeur et peintre prénommé ALBERT et Jean CARTERET, astrologue.

Maria nous appela par notre nom et eut quelques phrases aimables pour chacun.

Elle nous dit ensuite qu’elle partait finir sa vie chez sa fille, Marie GR0B, a Zurich. BRYEN lui demanda qui devrait prendre sa suite, elle regarda BRYEN et lui dit: « sûrement pas vous, ni la plupart de ceux qui sont ici; Marc, Albert, peut-être ». BRYEN rétorqua : « celui qui connaît le mieux votre doctrine c’est Claude d’IGEE et il a l’intelligence et les connaissances nécessaires a la transcription de votre doctrine. »

L’intelligence – la connaissance – certes cela a du poids, mais LA VIE n’est pas activée seulement par l’intelligence ou la connaissance, LA VIE se manifeste d’abord par la volonté.

C’est la volonté de faire, dit-elle avec gravité, qui commande les actes; l’amour ou la haine l’alimente, l’intelligence et la connaissance sont des aides précieuses mais privées de la volonté elles sont inopérantes quand il s’agit de réaliser un projet d’importance.

Le 17 Avril 1936, chez sa fille, Marie GROB, Maria DE NAGLOWSKA quitta ce monde comme elle l’avait annoncé.

J’en fus très affecté, je n’arrivais pas à me faire a cette idée, j’étais désemparé. Lorsqu’a 17 ans je perdis ma mère, j’étais triste mais je n’avais pas ressenti un vide absolu, ce sentiment que rien ne sera plus comme avant; je me suis enfermé dans mon bateau pendant plusieurs mois, puis André, son fils, vint me voir et la vie reprit ses droits.

Je me mis au travail car j’avais un fils né le lendemain de la mort de Maria et mon épouse devait partir en sanatorium. L’exposition de 1937 m’occupa pendant un an puis je partis avec André en Normandie vendre ses carillons et ses montres.

Pourquoi la Normandie ? selon André, a Rouen on devait trouver un cargo pour la Suède, il suffirait de gagner un peu d’argent pour partir et tout irait bien.

J’avais vendu mon bateau, l’Ariane, pour presque rien, c’est avec cela que nous nous installâmes aux Moulineaux, entre Rouen et Elbeuf, j’avais avec moi mon fils Marco, sa mère étant toujours en sanatorium; les carillons se vendaient bien et, malgré les bruits de guerre, André sa maria et ne parla plus de la Suède.

La guerre me surprit a Caen. Ma grand-mère qui habitait le Nord se chargea de mon fils et je partis au front.

A la fin de la « drôle de guerre », je fus fait prisonnier et interné à la cristallerie de Baccarat puis a Lisdorf au Stalag 13 A. Evadé en Mars 1941, je me suis mis en quête d’André, je lui avais laissé pas mal de choses, mais en dehors des deux livres de sa mère en mauvais état et d’un exemplaire de Magia Sexualis, il n’avait plus rien; il n’avait pas été mobilisé, étant apatride, mais avait eu nombre d’aventures, avec la Gestapo, avait fait de la prison. J’étais moi-même en situation irrégulière, sans papiers valables et sans argent; il ne pouvait rien pour moi et moi rien pour lui; nous nous séparâmes en prenant rendez-vous, la guerre finie, a Montparnasse.

Mais à La libération il n’était pas au rendez-vous. J’ai su, bien plus tard, par sa soeur, qu’il avait eu une vie mouvementée et qu’il vivait a Marseille dans des conditions assez précaires.

Je l’ai recherché en Normandie puis en Bretagne où enfin je retrouvais sa trace, mais il avait quitté Brest en 1943 et pour une destination inconnue.

Montparnasse avait bien changé, en 1942 j’avais retrouvé Claude d’IGEE et Camille BRYEN, mais la vie était difficile; il fallait gagner de l’argent, la vie de bohème n’était plus de mise et lorsque je leur proposai de reconstituer notre groupe en memoire de Maria DE NAGLOWSKA, ils me dirent qu’il fallait attendre la fin de La guerre et, a La libération on remit le projet a des jours meilleurs. Je m’étais réfugié dans l’Yonne à Vaugermain près de Vermenton; j’avais monté un atelier de céramique et je fabriquais des boutons. Je m’occupais aussi d’urbanisme prospectif. Les projets que j’avais faits avec LE CORBUSIER étaient prématurés, la reconstruction ne se dirigeait pas dans ce sens. Découragé, je partis en 1948 pour Madagascar avec l’idée de projets bien définis. Pour l’oeuvre de Maria DE NAGLOWSKA, rien ne pressait, il fallait me préparer a transmettre sa doctrine dans une forme compréhensible et rassembler les éléments qui permettraient de définir une éthique sociale correspondante, l’autre projet était de réaliser une infrastructure sociale correspondant a l’éthique sociale du Troisième Terme, et, pour ce faire, il me fallait des moyens. Je me mis au travail avec acharnement.

Mais même à Madagascar, dans le détail tout était long et difficile, au fur et a mesure que mes entreprises prospéraient le temps libre que je pouvais consacrer a mes recherches diminuait.

En 1963 je réussis a trouver la solution satisfaisante d’un établissement humain compatible avec le cahier des charges draconien que LE CORBUSIER et moi avions rédigé en 1942; ce dernier approuva le projet, mais c’était encore trop tôt pour le proposer.

En 1964, je réussis, avec le concours d’un attaché d’ambassade, le Baron Guy DE LAPORTE, a avoir l’adresse de Marie GROB, elle n’avait jamais quitté Zurich. J’espérais qu’elle avait toujours les archives de sa mère, mais, malgré sa bonne volonté, elle n’avait plus rien; la malle qui contenait les affaires de sa mère, entreposée dans l’atelier de peinture de son mari avait disparu. Il y avait dans cette malle des textes concernant la Messe d’Or et l’éthique sociale, ouvrages qu’elle avait annoncés dans « La Lumière du Sexe » et « Le Mystère de La Pendaison ».

A cette désillusion s’en ajoutait une autre, c’est que pendant trente ans aucun écrivain n’avait pris la parole au sujet de Maria DE NAGLOWSKA et du Troisième Terme. Pas plus qu’au sujet de la Cité Linéaire, rien même sous une forme détournée ne s’était manifesté.

Certes, Maria avait dit qu’il se passerait plusieurs générations avant que sa doctrine ne soit redécouverte, mais il devait y avoir, me semblait-il, des signes précurseurs notamment en ce qui concernait le nouveau matriarcat. Je lisais tout ce qui paraissait sur la libération de la condition féminine, mais cela n’avait qu’un rapport très lointain avec ce qu’elle nous avait dit à ce sujet: qu’étaient devenus ces hommes et ces femmes qui avaient reçu son enseignement ?

J’étais déçu mais non découragé. Un jour je reçus une lettre de PAUWELS qui dirigeait à cette époque la revue Planète, il me demandait une copie de la « Lumière du Sexe », que je lui envoyais par retour du courrier. J’avais auparavant envoyé a Planète un texte sur Atelopole (la Cité Linéaire) et je pensais que cette revue qui avait à l’époque une très large audience pourrait sentir de tribune tant pour la Cité Linéaire que pour la doctrine du Troisième Terme. J’eus une nombreuse correspondance avec André MAHE, un des rédacteurs de Planète; il avait été enthousiasmé par mes idées, mais PAUWELS refusa de publier tout ou partie des textes du manuscrit d’ATELOPOLE. Quant à la « Lumière du Sexe », il n’y fit pas la moindre allusion dans la revue.

Jusque là j’avais toujours eu bon espoir que je pourrais collaborer avec des gens qui en savaient plus que moi: s’ils ne se manifestaient pas c’est que le moment n’était pas arrivé. Il suffisait d’attendre en préparant le plus d’éléments possible, mais en faisant le bilan de ces trente-six années écoulées depuis le 17 Avril 1936, je constatais que j’étais loin des buts que je m’étais fixes.

J’avais pourtant atteint une partie de mes objectifs. Ces moyens que j’avais accumulés a Madagascar me semblaient suffisants pour assurer la diffusion de mes idées.

Je m’étais marié, en 1949, avec une jeune femme rescapée d’Auschwitz, qui avait beaucoup d’énergie et qui me secondait admirablement.

Je me décidais à liquider usine, entreprise, terrain, maison, etc … en réalisant ces biens, j’avais les moyens de réaliser mes projets sans rien demander a autrui.

Mais le sort en décida autrement et les événements politiques de 1973 nous obligèrent, mon épouse et moi-même, a quitter précipitamment Madagascar en y laissant la totalité de nos biens.

En 1974 je suis allé voir Marie GROB qui me reçut avec joie. Grâce a elle je retrouvai quelques papiers et photos de Maria ainsi que l’autorisation de rééditer les oeuvres de sa Mère aux éditions de l’Index par PUYRAIMOND.

En 1978 je retournai voir Marie GROB, elle me dit que peut-être le philosophe JUNG avait reçu quelques documents de sa mère et peut-être une correspondance qui serait intéressante, mais JUNG était mort, quant à la malle, les recherches n’avaient pas eu de résultat. Il me fallut accepter cette évidence, ce que je pourrais apporter dépendait de moi.

Claude d’IGEE aurait pu m’aider mais il était mort quelques années plus tôt, Camille BRYEN, devenu peintre coté, refusa de m’aider; comme je lui proposais d’aller voir Julius EVOLA à Rome, il me dit que c’était la dernière des choses à faire, que je devais me taire, que si je ressuscitais Maria DE NAGLOWSKA je devais m’attendre à toute sorte d’ennuis pour ne pas dire plus .

Je retrouvais également Marcel IVER quelques temps avant sa mort, il avait plus de 80 ans et était très lucide. Il m’affirma (mais ce n’était pas vrai) qu’il n’avait plus rien concernant Maria DE NAGLOWSKA, que MESLIN était mort, que la Fraternité Polaire n’existait plus, que depuis des années il avait perdu le contact avec DUFOUR et son groupe, qu’il ne voyait que GAUTHIER WALTER qui pourrait avoir quelques idées sur les gens qui fréquentaient le studio Raspail en 1934.

J’allais voir GAUTHIER WALTER que j’avais connu en 1935 lorsque MASSA réunissait les poètes dans le sous-sol de chez Capoulade au quartier latin et où je disais les poèmes de Camille BRYEN et quelquefois les miens.

GAUTHIER WALTER était devenu une des premières personnalités de la Théosophie mais je compris rapidement qu’il ne m’aiderait pas dans mes projets s’il s’agissait de Maria DE NAGLOWSKA, il me dit d’ailleurs ne l’avoir que très peu connue.

Je pris rendez-vous avec l’écrivain ABELIO et lui demandait s’il avait connu Maria DE NAGLOWSKA, nous avions fréquenté les mêmes groupes, mais il n’avait pas connu Maria DE NAGLOWSKA de son vivant.

J’arrive maintenant au tournant inévitable de mon existence, il me faut accomplir seul les actes qui permettront d’assurer la continuité de l’oeuvre de Maria DE NAGLOWSKA et également des idées prospectives de LE CORBUSIER.

Je suis mal outillé pour le faire, je me dis quelquefois: j’ai construit des maisons, des machines, des routes, des ouvrages d’art, mais je ne me suis pas préparé a transmettre ma pensée profonde; Maria avait pourtant dit que sa doctrine ne devrait pas être exposée de la façon dont elle nous l’avait transmise, mais comment dire: je crois à l’Unique Dieu Vivant: LA VIE, autrement qu’avec ces mots; peut-être que mon destin est seulement de transmettre et non d’accomplir. L’important maintenant, c’est de laisser suffisamment de références pour que le moment venu, des femmes et des hommes éveillés puissent, en les actualisant, les utiliser à toutes fins utiles.

Marc Pluquet

LA SOPHIALE – Maria de Naglowska, sa vie son oeuvre
© Marc Pluquet – Editions Gouttelettes de Rosées, 44 rue de la Dysse 34150 Montpeyroux

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