LES PREMIERS DISCIPLES

J’ai connu Claude d’IGEE (son vrai nom était LABLATINIERE) à Bitche pendant mon service militaire en 1933; il était infirmier a l’hôpital Roca.

J’étais atteint, quant à moi, d’une maladie chronique que l’on pouvait appeler la casernite : hospitalisé, je me portais comme un charme; dès que l’on me renvoyait a la Compagnie de tirailleurs où j’étais affecté, ma santé devenait chancelante : fièvre, nausée, bronchite, parasitose, etc … Le temps d’une visite ou deux et je me retrouvais a l’hôpital. La période des classes terminée, le commandant médecin me garda comme infirmier de salle de soins. On me confia également les travaux d’entretien de l’hôpital.

Le temps que me laissaient les ventouses scarifiées ou les pansements, piqûres et autres soins, je le consacrais a Claude qui, lui, avait la responsabilité d’une salle de pseudo-malades …

Je passais avec lui des soirées passionnantes, nous ne sortions pour ainsi dire jamais de l’hôpital, nous ne demandions pas de permissions nous avions des livres et d’innombrables sujets de discussion.

Mon appétit de connaissance était devenu boulimique et Claude était un bon professeur.

Les revers de fortune de mes parents m’imposèrent de travailler dés l’âge de 12 ans et j’appris successivement la plupart des métiers du bâtiment. A 20 ans j’étais chef de chantier à la Mecalux à Paris, je travaillais à la construction de l’Ambassade Américaine, place de la Concorde.

Je savais faire des tas de choses, mais à part ce que m’avaient apporté quelques compagnons libertaires, je n’avais pas meublé mon esprit, je n’avais pas ouvert un livre depuis mon certificat d’études.

Grâce à Claude je commençais à rattraper ce retard, certes il y manquait un peu de méthode. Je connaissais Rimbaud, Lautreamont, Jarry, Roussel, mais pas Racine ni Corneille, ni Montaigne.

Claude s’intéressait à l’ésotérisme, à l’alchimie; il connaissait la Kabbale et d’autres choses mystérieuses, qui me fascinaient.

Peu avant notre démobilisation, Claude me demanda ce que je ferais en recouvrant ma liberté. Je lui exposais mon intention de partir très loin, après avoir construit un petit voilier dont je lui montrai les plans .

Quelques jours plus tard il me dit : « Ce n’est pas un petit bateau qu’il faut faire, c’est un grand, où l’on pourra se réunir et faire des choses intéressantes. Viens a Paris, je te présenterai à une femme extraordinaire. Tu n’as plus de famille et a Montparnasse tu ne te sentiras plus seul ».

Je connaissais l’existence d’anciens dragueurs de mines en béton armé coulés dans les darses de Bonneuil et je me rendis sur les lieux pour acheter une épave, mais personne ne put me donner la marche à suivre pour récupérer un ce ces bateaux (ce n’est que quelques années plus tard que je réussis à en récupérer deux). De guerre lasse, j’achetai un ponton aménagé en houseboat.

Je transformai cette sorte de péniche pour lui donner du caractère et je l’amarrai sous la passerelle de l’électricité à Alfortville.

Ensuite, je partis a la recherche de Claude, il m’avait donné comme repère la Rotonde – le Dôme ou la Coupole. C’est au Dôme que je l’ai trouvé. « Le bateau est prêt », lui dis-je, « Le bateau ? quel bateau ? fit-il, en me regardant l’oeil étonné; il ajouta : « Non c’est pas possible ! mais c’est formidable ! Viens, je vais te présenter mes amis ».

Il y avait là Jean CARTERET, Camille BRYEN, Eddy REINHART, Germaine RICHIER. Je demandais s’il me présenterait à Maria DE NAGLOWSKA, il me dit bien sûr, mais elle ne sera la qu’en fin de soirée; elle fait une conférence au groupe Bordy Theano, de toute façon nous passerons la nuit à Montparnasse comme a l’accoutumée.

C’est ce soir-la que je vis Maria DE NAGLOWSKA pour la première fois. Elle me regarda longuement, ses yeux d’un bleu limpide m’impressionnaient, je n’avais jamais vu un tel regard; mes cheveux courts, mes vêtements neufs de confection, mon allure un peu gauche me démarquaient de la « faune » montparnassienne; j’en étais conscient et cela me mettait mal a l’aise.

Maria me fit asseoir près d’elle et me questionna longuement sur mes origines, ce que j’avais fait, ce que j’attendais de la vie. Quand je la quittais j’étais dans un état d’exaltation intense, j’étais heureux et la vie me semblait magnifique.

Je m’accoutumai promptement à la vie de Montparnasse. J’étais considéré aux trois brasseries comme le Robinson de la Seine, le plombier philosophe, le cerveau lent, celui qui payait volontiers les consommations, toujours prêt a rendre service.

En 1935, je descendis mon bateau jusqu’au Pont de Sèvres; on venait d’y ouvrir une station de métro.

C’est à cette époque que Claude d’IGEE et moi entreprîmes des recherches sur les plantes osmotiques, d’après un vieux traité d’alchimie de POISSON et des travaux de Stéphane LEDUC.

J’assistais a toutes les conférences et aux rites préliminaires de Maria DE NAGLOWSKA; elle donnait ses conférences le mercredi au studio Raspail, 36 rue Vavin. J’allais aussi vendre la Flèche, organe d’action magique, a la sortie des conférences et des réunions concernant l’ésotérisme; je portais les livres et les documents aux adresses qu’elle me donnait.

Maria vivait très simplement. La direction de la Coupole lui offrait chaque soir un potage St Germain et le prix de ses nombreux cafés noirs se réduisait au pourboire du garçon. Monsieur LAFOND, le gérant, s’y retrouvait, la table que Maria occupait était située dans le carré des occultistes (renfoncement contigu au jardin d’hiver).

Sa table restait toujours occupée par des gens qui venaient la voir et eux consommaient copieusement.

La plupart du temps ces visiteurs, qui n’étaient pas des habitués de la Coupole, me paraissaient insolites; ils s’exprimaient dans toutes les langues et rarement en français.

Maria parlait pour autant que je m’en souvienne, l’anglais (elle avait traduit Magia Sexualis de RANDOLPH), le russe (sa langue maternelle), l’allemand et le français (par ses études a St Pétersbourg), l’italien (elle avait été rédactrice en Italie), le yddisch (son mari était juif eskanaze), pour le tchèque, le polonais, l’espagnol, elle se débrouillait, elle parlait également un peu l’arabe, l’hébreu et le latin.

Un soir qu’elle discutait avec Marc SEMENOF qui avait traduit la Kabbale de Serge MARCOTOUN, un professeur de langue orientale se joignit à eux et la conversation porta sur les racines sanscrites. J’eus la surprise de constater que peu à peu les rôles s’inversaient : à la fin de l’entretien on avait l’impression que c’était Maria le professeur.

Tous les après-midi Maria allait se recueillir à l’église de Notre-Dame des Champs; je l’accompagnais quelquefois; à l’heure ou` nous y allions il n’y avait personne dans l’église. Personnellement je m’y ennuyais car si je tentais de lui parler, elle me faisait taire gentiment mais fermement, ensuite, elle regagnait sa chambre de la rue Bréa et se préparait soit pour faire sa conférence au studio Raspail, soit pour aller a une réunion; sinon elle venait à la Coupole vers les sept heures du soir.

Aux conférences il n’y avait, quand la salle était pleine, que 30 a 40 personnes; quelques-unes n’entraient pas mais se postaient derrière la baie vitrée qui séparait la salle de l’entrée.

Une certaine Madame BLUMENTAL assistait de cette façon à toutes les conférences, ainsi qu’aux rites préliminaires de la Messe d’Or, elle disait qu’ainsi elle pourrait jurer n’avoir jamais mis les pieds dans cet endroit où l’on prononçait le nom de SATAN.

Certains des participants ne posaient jamais de questions. Pourtant, souvent, les débats étaient très animés. Il y avait aussi des contradicteurs qui s’ingéniaient à poser des questions hors du sujet exposé. Un certain DUFOUR prenait toutes les conférences en sténographie, il y avait quelquefois des journalistes, ils partaient généralement avant la fin, sauf un PIZELLA, journaliste de l’hebdomadaire « Voilà », il était assidu et posait des questions pertinentes qui rehaussaient les débats.

Maria répondait à toutes les questions, elle n’était jamais embarrassée et souvent ses réparties provoquaient un fou rire général. Un jour, le thème exposé portait sur le matriarcat. Il y eut une altercation entre une dame et un dénommé LOUVEAU que le verbe haut de cette dame avait indisposé. Maria descendit de l’estrade et se dirigea vers les antagonistes; elle regarda l’homme en approchant son visage du sien; il se calma aussitôt; elle le prit par la main et l’amena devant la dame qui gesticulait; la dame décontenancée se tut et Maria dit a la dame : « Donnez lui un baiser fraternel », et a notre stupéfaction elle s’exécuta et Monsieur LOUVEAU s’assit a Côté d’elle !

On le revit quelquefois, mais la dame ne revint plus.

Les muets de l’assistance me préoccupèrent a une certaine époque car j’avais essayé d’engager une conversation avec l’un d’entre eux mais en vain; l’homme répondait par monosyllabes ou par des lieux communs hors du propos.

Maria me dit que cela n’avait aucune importance et que je ne devais pas m’en occuper.

En 1935, Maria organisa des réunions pour présenter les rites préliminaires de la Messe d’Or.

Ces rites étaient simples et avaient chaque fois un but précis.

Il y eut la consécration de l’Avènement du troisième Terme. L’ordination des postulants au grade de Balayeur de la Cour. L’ordination des postulantes au titre d’officiantes mineures. La consécration des rythmes alternés – LA VIE – LA MORT – La célébration de la Troisième Naissance.

Ces rites n’étaient pas des Messes d’Or, ils n’étaient que la préfiguration symbolique de ce qui se ferait lorsque le temps serait venu.

Il ne fallait y participer que l’esprit serein et le corps en paix, si possible se revêtir de vêtements seyants et clairs. Le cérémonial de la Messe d’Or se déroulant dans la joie et non dans La contrition, on devait y assister pour honorer LA VIE et non pour implorer le secours d’une puissance tutélaire, LA VIE ne demande pas de s’humilier devant elle.

En d’autres termes, elle recommandait aux femmes de se présenter au mieux de leur avantage, de se parer comme pour aller au théâtre. Aux hommes, elle conseillait d’accentuer leur caractère viril, tout en restant plaisants dans leur aspect extérieur.

Avec chaque postulant elle avait un entretien particulier quelques jours avant la cérémonie. En ce qui me concerne, Maria me posa des questions sur les points essentiels de sa doctrine, puis sur les raisons qui m’incitaient a m’engager, elle termina en m’indiquant les obligations auxquelles je serais tenu.

Marc Pluquet

LA SOPHIALE – Maria de Naglowska, sa vie son oeuvre

© Marc Pluquet – Éditions Gouttelettes de Rosées, 44 rue de la Dysse 34150 Montpeyroux

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