LA NAISSANCE A L’AMOUR

La vie de l’homme ne se compose pas seulement des faits et événements concrets accessibles à l’observation ordinaire. Souvent, la véritable expérience est ailleurs, au-delà du plan physique, mais nous nous défendons d’en admettre la réalité. Certes, nous nous appauvrissons ainsi énormément et nous nous privons de l’essentiel : de la capacité de correspondre avec les grandes forces répandues dans la nature. Nous limitons notre savoir à ce qui est contrôlé par la science cérébrale, en ralentissant ainsi le rythme de notre vie. Nous vieillissons à cause de cela, parce qu’ainsi nous encrassons le canal qui nous lie à la racine et au moyen duquel seulement il nous est permis de participer à la jeunesse éternelle de l’univers. Nous sommes comme la feuille qui se détache de l’arbre de vie : « Elle se crispe et jaunit et le vent l’emporte à son gré ».

Adam détacha de l’Arbre son fruit, il sut alors ce que sont la droite et la gauche, le haut et le bas, le long et le court, mais il généra par ce même acte le principe de l’immobilité, la Mort, qui se répandit dès lors sur la terre. Et pour ne plus entendre la voix de l’antre de la femme, il y mit un sceau : le premier vêtement. Il dit à Eve : « Tu te cacheras de moi, car tu es la tentation ».

La femme se tut et oublia la vérité, mais, dans les générations qui suivirent, la foi en sa victoire demeura intacte… Prosternée sur les dalles de la terrasse de mes ancêtres, en face du majestueux Kasbek, je sentis cette foi se rallumer en moi comme une lumière nouvelle ; l’ardent baiser de l’Ombre me l’avait confirmée.

Je me détachai avec peine de la pierre, chaude déjà car le soleil avait suivi sa courbe ascendante avec la rapidité habituelle, et je me demandai s’il fallait rejoindre les miens ou bien descendre dans le jardin pour calmer mes sens. Mais tel était mon trouble que le choix dans cette alternative m’était difficile.

La terrasse n’avait pas de communication directe avec les appartements habités. Un escalier rustique, fait de blocs informes, conduisait de sa pointe Nord à la pointe Est du grand balcon du rez-de-chaussée, et de là, également au Nord, une petite échelle en fer permettait de descendre dans la courette où se promenaient du matin au soir les paons et les oies de la basse-cour. Un chien de garde y dormait aussi à ses heures de loisir.

Je pris le parti de me glisser comme une voleuse devant les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée, afin de me montrer aux bêtes avant toute rencontre avec les humains… mes roses m’attiraient, car d’elles j’espérais un soutien.

Je fis ce voyage avec une lenteur extrême et je jetai aux paons un regard de biais car, certes, je craignais leur reproche. Mais arrivée sur la pelouse où fleurissaient mes roses, je me mis à courir. Pourquoi ? Je n’en savais rien.

***

Dans ce pays sauvage, où la civilisation européenne ne peut avoir prise, à cause de l’inutilité commerciale de ses rochers, une course accélérée présente de nombreux dangers : il y a des ruisseaux profonds et rapides, des pierres énormes qui barrent à l’improviste le passage, des troncs séculaires renversés par l’ouragan et qu’aucun bras profane ne se permettrait de soulever, car chacun respecte ces cadavres sacrés : on sait que ce sont des autels, sur lesquels s’accomplissent des mystères, que seuls les plus purs peuvent connaître.

Comment se fait-il donc que je pus effectuer cette course sans m’arrêter une seule fois ? Expliquez-le comme vous voulez, mais la vérité est que j’arrivai dans l’ombre de la forêt en un laps de temps qui me sembla une seconde. Je m’arrêtai près d’un chêne géant, comme si quelqu’un m’avait tout à coup galvanisée, et je dis de la voix la plus naturelle : « Me voilà ».

Il faisait très chaud et le vent ne soufflait pas. La nature était parfaitement assoupie, et comme paralysée par les rayons de soleil qui se glissaient partout à travers les feuillages et les rameaux. Cependant, une sourde agitation remplissait tout : l’atmosphère, l’herbe, les branches sèches.

– Me voilà, dis-je encore, et une réponse devait venir, mais elle se fit attendre.

Je compris qu’il fallait répéter une troisième fois.

– Voici, je suis là, j’écoute, dis-je, comme si c’était nécessaire, et, en effet, un faible soupir parvint à mes oreilles.

Je ne distinguais pas encore la parole, et je m’immobilisai davantage.

– Tu es venue, en effet, fit une voix lointaine, mais tu ne me connais pas. Tu aimes, c’est vrai, mais non pas moi, car tu ne sais qui je suis. Il y a pire que cela : le jour où tu me connaîtras, tu auras horreur de moi.

Du plus profond de mon être, j’assurai le contraire.

La voix eut alors comme un éclair de vie, et il me sembla presque reconnaître une forme. Mais l’illusion s’évanouit aussitôt.

– Non, non, il m’est impossible de le croire maintenant, entendis-je, et pourrais-je vous décrire la douleur qu’il y avait dans ces mots ! Comment peux-tu m’aimer puisque tu ne me connais pas ?

– Mets-moi à l’épreuve, dis-je.

De nouveau, je sentis une sorte de joie dans l’être invisible, mais cette joie aussi s’évanouit, comme la première.

– Viens ici à une heure du matin, quand il fera froid et que les serpents danseront en rond. Puisque tu le veux, je t’éprouverai, mais sache-le bien : je ne crois pas à ta force.

Que voulez-vous de plus décevant ? Toutefois, j’adorai cette offense, comme j’avais adoré l’impuissance.

– Cette nuit, lorsque tout dormait, tu m’as fait voir ta plaie, dis-je timidement, et ton baiser me brûle encore. T’aurais-je voulu, si tu ne t’étais pas montré à moi ?

Quelque chose ricana alors tout près de moi, et une grenouille verte fit une pirouette soudaine. Les branches du vieux chêne eurent un frisson, et un petit oiseau, dérangé, changea de place.

– La nuit, bien des choses semblent différentes, reprit le Seigneur que j’implorais, et je puis me permettre certaines promenades. Mais, n’est vrai que ce qui est vrai sans cesse.

Cette sentence m’interdit, et je me sentis infiniment petite devant ce quelque chose d’énorme, qui gonflait la phrase prononcée d’une fierté sans borne. Je n’étais plus qu’une résignation sans paroles.

Je t’attendrai, donc, ici, la nuit, à une heure, furent les derniers mots, qui me chatouillèrent les oreilles.

Je m’appuyai au tronc rugueux du chêne, car ce que j’éprouvais en cet instant était si plein de charme que je voulus le laisser pénétrer dans tous mes muscles, dans tous mes organes. L’eau pénètre ainsi dans l’éponge, qui ne lui prête aucune résistance.

Un long quart d’heure s’écoula. J’étais encore immobile, collée au tronc du chêne, lorsqu’un gracieux animal, hissé sur de fines jambes et couvert d’un poil lisse et court, s’arrêta devant moi. Dans ses yeux, fendus en belles amandes, brillait une douce moquerie.

– Que fais-tu là ? semblaient dire ces yeux ; à cette heure, ta place n’est pas ici.

En effet, les humains ont leurs demeures entre les pierres, dont ils construisent leurs maisons. L’homme est l’ennemi des franches bêtes sauvages pour lesquelles il signifie la prison.

Les murs sévères du château de mes ancêtres me rappelèrent à ma place.

Lorsque je revins près du balcon suspendu au-dessus de la courette des paons et des oies, ma famille y était déjà réunie pour le repas ; mais telle était la liberté accordée chez nous à la jeune fille qui avait fini ses études que personne ne s’inquiéta en me voyant enjamber sans mot dire la fenêtre basse qui se trouvait exactement en face de l’échelle en fer. Je vous ai dit que c’était le coin Nord du château. Ne l’oubliez pas, car cela a son importance : le Nord a une magie spéciale.

La pièce dans laquelle je pénétrai était une sorte de salle de bal. Des chaises blanches et dorées s’y trouvaient alignées le long des murs, et un énorme piano à queue y tenait tout le coin Sud.

Pas de tapis, et aucune étoffe aux fenêtres.

De cette salle, plusieurs portes s’ouvraient sur le corridor qu’il fallait traverser pour arriver jusqu’à l’escalier qui conduisait à l’étage où se trouvaient les différentes chambres à coucher. La mienne était exactement au-dessus de la salle de bal, avec six fenêtres : trois au Nord-Est et trois au Nord-Ouest. Ces fenêtres avaient de longs rideaux bleu-foncé en toile brodée d’Ukraine.

L’ameublement était fort simple : un lit assez étroit dans l’angle intérieur, une robuste commode, quelques chaises, un petit divan turc, une table à écrire, bref, le strict nécessaire pour une personne qui n’a pas grand-chose à faire.

Dans le coin Est, ainsi qu’il est de rigueur chez les orthodoxes, les saintes icônes dans leur traditionnel guéridon-armoire triangulaire.

J’allai droit aux icônes et je m’agenouillai pour la prière.

***

Qu’est-ce que la prière pour une âme habituée au rite de l’Église Orientale ?

Il est nécessaire que je le précise, car ceux qui me liront seront sans doute catholiques ou, tout au moins, gens instruits selon la mentalité catholique. Pour eux, pour ces lecteurs présumés, prier signifie obéir à une loi de l’Église, dont les chefs seuls savent à quoi cela sert. Prier, pour les catholiques du commun, c’est accomplir un devoir afin de recevoir en échange une protection ou une grâce du Ciel.

Ce n’est pas, comme pour les orthodoxes, une entrée en rapport direct avec la Divinité, dont nous buvons réellement l’essence. Ce n’est pas cet acte de supplication sans demande qui nous transporte l’âme et nous élève, sans même qu’il soit nécessaire de prononcer ou de penser des mots.

Notre prière à nous ne s’appelle du reste pas prière. Le mot que nous employons, molitva, signifie influence et nous le ressentons comme désignant un état de sainteté où, les préoccupations terrestres étant absentes, nous attirons vers nous la force du Ciel.

On prie chez nous, comme l’on chante, lorsqu’on se sent entraîné au-delà de la terre, et c’était bien mon cas à l’heure dont je vous parle.

L’icône, que je fixais en suppliant, était une de ces images byzantines recouvertes de vieil argent noirci que chacun connaît.

Elle représentait St-Serge-aux-Nombreux-Miracles qui, dit-on, fut en Russie le premier fondateur de la vie monastique. Son visage était à peine visible, mais le métal qui figurait ses vêtements resplendissait mystérieusement sous la lueur jaune de la lampe votive qui brûlait nuit et jour sur le guéridon.

Il n’est pas étonnant, étant donné l’état d’esprit dans lequel je me trouvais alors, que la face à peine marquée de Saint-Serge prît à mes yeux des proportions inusitées.

Ses yeux s’animèrent, et j’y sentis un regard réel. Certainement pas celui du Grand Saint, mais bien celui de l’Inconnu auquel je m’étais liée.

Je vous avouerai plus que cela. Peu à peu, ma prière, ma molitva, devint une véritable fusion de mon être intérieur avec le Magicien torturé que j’adorais depuis une douzaine d’heures. À mesure que les instants s’écoulaient, cette fusion s’intensifiait, à tel point que je finis par me sentir parfaitement inexistante, même corporellement.

La douceur de cette sensation est difficile à décrire, car tous les mots sont trop faibles et trop concrets en comparaison avec ce merveilleux état de béatitude absolue. Imaginez-vous une caresse sans aucun attouchement, une tiédeur qui n’aurait rien de charnel, un baiser nombreux qui ne se poserait nulle part. Si vous pouvez vous imaginer la jouissance toute spéciale qui provient d’une telle caresse, vous aurez à peu près une idée de ce que je ressentais en cet instant, et vous serez d’accord avec moi qu’aucun mortel commun, c’est-à-dire fait comme tout le monde, ne peut plonger une femme dans un état de délice aussi grand.

Tout mon être jouissait de cette non-existence voluptueuse, et la force qui m’enivrait était sans limites. C’était l’immensité de l’Infini qui m’assumait en m’effaçant, et je me sentais immense sans être…

Oh ! pourquoi la pendule, dans le corridor, sonna-t-elle stupidement l’heure qui m’arracha à ce charme ?

Trois coups métalliques, indifférents, froids.

Je sautai sur mes pieds et regardai tout autour de moi. Les meubles n’avaient pas bougé, rien dans la chambre n’avait participé à mon enchantement.

Je m’étendis sur mon lit et je sonnai ma vieille bonne.

Elle arriva très tranquillement, sans frapper à la porte, et me dit de sa voix caressante :

– C’est à présent seulement que te vient l’appétit ?

En effet, j’étais à jeun depuis la veille.

– Donne-moi du lait et du pain noir, lui dis-je.

Elle s’en alla comme elle était venue, bien calme, très lente, et revint une demi-heure plus tard avec les aliments que je lui avais demandés.

– Il y a des visites au salon, dit-elle, en déposant le plateau sur une chaise près du lit. Des voisins qui passeront la nuit.

– Niania, dis à ma mère, si elle s’inquiète de moi, que je ne descendrai pas jusqu’à demain matin. Les visites m’ennuient.

– Comme tu voudras, ma petite âme, répondit la vieille femme. Mais il est plus probable que personne ne demande rien, car tu es en vacances et tu as ta liberté… C’est les chambres du Sud qu’on prépare pour les visiteurs, ajouta-t-elle.

– Tant mieux, dis-je, sans trop savoir pourquoi…

Construire les maisons selon une orientation exacte par rapport aux points cardinaux de l’horizon est une chose capitale que, toutefois, les Européens négligent totalement, parce qu’ils ont perdu le sens réel de la croix qui relie et divise en même temps les points Nord, Sud, Est et Ouest.

Le Nord est l’immobilité, l’absence du dynamisme éternellement changeant de la vie. Il est le refuge de l’intellect, car, seul, il laisse à ce dernier le repos nécessaire pour une réflexion abstraite sans le troubler d’influences nouvelles.

S’il n’y avait que le Nord, l’homme saurait tout, car tout serait assez calme pour lui permettre de voir chaque chose dans ses moindres détails.

Ce serait la nuit, toujours, et l’homme en serait le roi.

Le Sud est, au contraire, la source de la vie perpétuelle. C’est le point par excellence qui anime nos organes les plus vitaux, ceux que l’intellect a honte de voir, parce qu’ils lui rappellent sans cesse son insuffisance : son incapacité de suivre la course vertigineuse de l’Univers, sa mobilité, ses modifications capricieuses.

S’il n’y avait que le Sud, il n’y aurait sur la terre que des bêtes fauves.

Les intermédiaires, l’Est et l’Ouest, sont les passages entre les deux extrêmes, et l’Est détermine l’Homme venant de la Vie et allant à la Stase ou à la Mort, tandis que l’Ouest est le point où la Mort retourne à la Vie et prépare la Renaissance. Toutefois, l’Ouest porte dans son essence les éléments de la Mort…

Lorsqu’une maison est construite conformément à la science des points cardinaux de l’horizon, l’homme repose la nuit la tête au Nord et les pieds au Sud. De cette façon, son intellect se calme réellement pendant le sommeil, et la Vie, toujours féconde dans la pénombre, ne rencontre pas d’obstacles pour sa pénétration dans le corps selon la loi naturelle : de bas en haut.

D’autre part, justement orienté, le corps endormi de l’être humain reçoit, à travers son bras droit et ses organes disposés à droite, les éléments de la poussée reconstructrice des forces universelles, tandis que de sa gauche — de son bras gauche et de son cœur surtout — s’échappe le trop-plein destiné à mourir, c’est-à-dire à se décomposer pour retourner dans la Racine, dans le centre de la Terre où crépite le feu régénérateur…

Vous verrez tout à l’heure le pourquoi de ces lignes.

Maria de Naglowska

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